À peine six mois séparent l’arrivée au pouvoir du président de droite Rodrigo Paz (novembre 2025) et la phénoménale crise politique et sociale qui secoue la Bolivie. A une demande initiale d’augmentation des salaires se sont ajoutés au fil du temps divers sujets de mécontentement allant du rejet des réformes néolibérales à la défense de la (petite) propriété de la terre en passant par la contestation du prix et de la mauvaise qualité des carburants. Acteurs des grèves et des barrages routiers, les paysans, ouvriers, mineurs et enseignants armés de pierres, de bâtons et d’explosifs artisanaux ont pendant de longues semaines encerclé la capitale administrative La Paz ainsi que l’immense urbanisation populaire qui la surplombe, Et Alto. Alors que la répression s’intensifiait, que les détentions se multipliaient et que le Parlement autorisait le recours à l’armée, les secteurs plébéiens mobilisés ont réclamé rien moins que la démission du chef de l’Etat.
Depuis Washington où, d’ingérences (Honduras) en menaces (Colombie et Brésil), agression criminelle (Cuba) et intervention militaire (Venezuela) [1] les suppôts de Donald Trump s’attachent à rétablir la loi d’airain de la Doctrine Monroe, le vice-secrétaire d’Etat américain Christopher Landau s’est insurgé : « Il n’est pas possible qu’on ait un processus démocratique au cours duquel [Rodrigo Paz] a été élu massivement par le peuple bolivien, il y a moins d’un an, et qu’on se retrouve aujourd’hui avec des manifestants violents qui bloquent les rues. Nous devrions tous être très inquiets de cela. » Ou, exprimé autrement par le même, le 19 mai : financées par une « alliance contre-nature entre le crime organisé dans toute la région », ces manifestations constituent « un coup d’État ».
Au risque de chagriner the White House, l’US Department of State et l’US Department of War, on avancera ici une toute autre explication. Ces convulsions sont avant tout les répliques de deux séismes dont ne s’est pas remise la Bolivie : d’abord, le coup d’État qui – authentique, lui ! –, en novembre 2019, appuyé par les Etats-Unis, renversa Evo Morales, tout juste réélu. Puis, dans un deuxième temps, conséquence de la conséquence – malgré le retour au pouvoir de la gauche, en la personne de Luis Arce –, l’absence de toute force représentant les secteurs populaires lors de la récente élection.
Scène vécue sur place, quelques jours avant le premier tour (17 août 2025) de la présidentielle en question : sur une chaîne de télévision publique, une journaliste interroge le ministre de l’Intérieur Eduardo del Castillo, candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS) lors du prochain scrutin. « Si vous êtes élu, quelle sera votre attitude face aux auteurs du coup d’État [emprisonnés, mais non encore définitivement jugés] ? » Réponse on ne peut plus tranquille : « Compte tenu de la séparation des pouvoirs, je n’aurai pas à m’en mêler, c’est à la justice de trancher. » Nouvelle question : « Et s’agissant d’Evo Morales [poursuivi pour une très singulière affaire de « traite d’être humain »] ? » Plus aucune neutralité dans la voix : « El señor Morales est un criminel, d’ailleurs nous allons apporter des preuves qui l’accablent dans les jours qui viennent ! » Nul besoin d’explications supplémentaires pour comprendre la situation. Plus que la droite, fût-elle extrême, l’ennemi du MAS est Evo Morales, fondateur du… MAS et charismatique ex-président.
Quelques jours plus tard, del Castillo sera crédité d’un score pitoyable : 3,16 % des voix. Ne resteront en lice pour le second tour que deux candidats de droite : le futur vainqueur Rodrigo Paz et l’ultra-conservateur Jorge « Tuto » Quiroga.
Premier chef d’État amérindien de la Bolivie, « Evo » est, à l’origine, un fils du « cycle rebelle ». Entre 2000 et 2005, la « Guerre de l‘eau » et la « Guerre du gaz » ont bousculé l’ordre établi en s’opposant aux politiques néolibérales, aux privatisations et en « éjectant » deux présidents – Gonzalo Sánchez de Lozada (qui s’enfuit en octobre 2003) et Carlos Mesa (qui démissionne en juin 2005). Puissants, capables pour le meilleur de s’unir ponctuellement, les mouvements sociaux mènent la danse. Multiples, s’opposant souvent les uns aux autres, ils peinent pour le pire à s’allier dans la durée. Il existe de nombreux leaders, souvent plus en pointe ou radicaux que le syndicaliste-paysan Evo Morales. C’est pourtant lui qui finit par s’imposer. Son grand mérite est de réussir à fédérer tous ces secteurs au sein du Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté (MAS-IPSP, plus connu sous le sigle MAS). Suivent, à partir de 2006 et sous sa présidence, treize années de gouvernement populaire, démocratique et anti-impérialiste. Devenu « plurinational », l’État nationalise les secteurs stratégiques, stabilise la politique fiscale, multiplie par quatre le PIB, par cinq les réserves en devises, redistribue la richesse et, pour résumer succinctement, sort trois millions de Boliviens de la pauvreté (de 60 % à 37 %) [2].
On a beaucoup reproché à « Evo » d’avoir voulu modifier la Constitution, en 2016, pour pouvoir se représenter en 2019. On l’a surtout critiqué pour ne pas avoir respecté le résultat d’un référendum organisé le 24 février 2016 à cet effet, consultation qu’il perdit de très peu (51,3 % de « non »). Choisir un homme, fût-il le meilleur, au lieu de privilégier la pérennité d’une politique, c’est se fourvoyer, put-on lire et entendre au sujet de cet appui du MAS à ce qu’on présenta comme un « caudillo ». Idolâtrie ? On ne change pas une équipe qui gagne, rétorquèrent les partisans du président. Le débat demeure légitime, mais ne peut occulter d’autres considérations.
Quelques semaines avant le plébiscite, et d’après les enquêtes d’opinion, les électeurs se montraient favorables à la réforme constitutionnelle. La mise en cause du chef de l’Etat dans une sombre affaire de « trafic d’influences » montée de toutes pièces par un journaliste inféodé à la droite porta un rude coup à l’image de Morales et contribua à faire basculer le résultat de la consultation vers le « non » [3]. Lorsque la supercherie fut découverte et révélée, c’est après débat, à la majorité, la Coordination nationale pour le changement (Conalcam), instance regroupant les différentes organisations sociales et les syndicats, qui demanda la recherche d’une voie légale pour que Morales puisse se représenter. Ce que permit finalement le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) consulté.
Le 25 octobre 2019, les électeurs enterrèrent cette polémique en élisant Evo Morales. Avec 47,08 % des voix, il disposait des dix points d’avance nécessaires sur son adversaire Carlos Mesa (36,51 %) pour être déclaré vainqueur dès le premier tour. Mesa rejeta les résultats et, évoquant une fraude, appela ses partisans à manifester. L’appui de l’Eglise, des médias, de l’armée, des Etats-Unis et de l’Organisation des États-américains (OEA) ouvrit la voie à l’exorcisme : la Bible fit son retour dans le Palais (présidentiel) Quemado où régnait « depuis trop longtemps » la Pacha Mama. La violence s’abattit, multiforme – de la destruction par le feu des bulletins de vote dans les régions à la poursuite des ex-autorités, à la mise à sac de leur domicile et à la prise en otage de leurs proches pour les obliger à démissionner. Première cible de cette vengeance extrême contre l’arrivée des peuples originaires au pouvoir, Evo Morales dut s’exiler, d’abord au Mexique, ensuite en Argentine, pour sauver sa vie.
La présidente « de facto » Janine Añez ne gouverna qu’un an. Une résistance populaire quasi auto-organisée menant le pays au bord de la guerre civile accula la dictature et l’obligea, en 2020, à organiser de nouvelles élections. Toujours poursuivi par « la justice » et réfugié en Argentine, le leader Evo Morales ne pouvait s’y présenter. Palliant son absence, le MAS présenta celui qui fut ministre de l’Economie et l’« architecte du miracle économique » pendant la majeure partie de son gouvernement, Luis Arce. Bien que peu connu de la base populaire, celui-ci fut élu avec plus de 55 % des voix car représentant « Evo ». A l’issue des législatives, le MAS retrouvait de son côté la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement. Parachevant ce retour au cadre démocratique, Evo Morales rentra, accueilli triomphalement. Quelques jours plus tard, à Cochabamba, le MAS le réélit unanimement à la tête du parti.
Victoire totale, a-t-il alors semblé. Le coup d’État n’avait été qu’un court désagrément, pas un désastre. Pourtant, le ver était dans le fruit. Au sein même du mouvement national-populaire, l’absence d’Evo, de son vice-président Alvaro García Linera, d’ex-ministres et proches collaborateurs réfugiés dans des ambassades ou à l’étranger, avaient aiguisé les ambitions. Jusque-là sans réelles conséquences à gauche, les fissures apparues lors du fameux débat sur la réforme constitutionnelle refirent surface. Estimant leur tour venu de prendre la lumière, d’aucuns considérèrent que « les anciens », battus, saignants, désemparés et plus que tout « en fuite », devaient s’effacer.
Lorsque nous la rencontrons en août 2025, l’ex-ministre de la Culture, par ailleurs conseillère du « municipio » d’El Alto, Wilma Alanoca Mamani, revient sur cette période tumultueuse : « Il y a eu, je ne parlerais pas d’infiltrés, mais absence de formation politique ; cela a facilité que beaucoup de gens et d’autorités appartenant au MAS faillissent, comme la sénatrice Eva Copa ; en cinq ans, elle n’avait eu aucune participation remarquée, mais, dans ce moment difficile, elle se retrouva à la tête du Sénat. »
Un cas effectivement emblématique. Au moment du « golpe », la présidente du Sénat Adriana Salvatierra (MAS) démissionna pour ne pas collaborer avec les putschistes. Membre de l’opposition, la première vice-présidente de cette assemblée, Janine Añez, fut illégitimement propulsée à la tête de l’Etat. Seconde vice-présidente, Eva Copa n’avait été portée à cette fonction par le MAS que parce qu’elle représentait l’immense urbanisation populaire d’El Alto. Elle assuma sans barguigner la présidence du Sénat. « Elle a trahi en discutant avec Janine Añez et son ministre de Gouvernement (Intérieur) Arturo Murillo, reprend Wilma Alanoca. Il y a une photo emblématique prise quand, première chose qu’elle a fait en assumant le pouvoir, elle est allée dans le bureau de Murillo [individu d’extrême droite particulièrement répressif] avec le recteur de l’Université d’El Alto. Cette trahison a eu des conséquences durables pour le mouvement à El Alto. »
En 2020, rompant avec le MAS, qui refusait d’en faire sa candidate, c’est en tant qu’opposante que Copa fut élue maire de l’emblématique agglomération [4].
Durant cette année de gouvernement dictatorial, on assista à d’autres mouvements surprenants. Alors que, dans la rue, une dure répression s’abattait sur les protestataires, la Centrale ouvrière bolivienne (COB), plus puissant syndicat du pays, et une fraction des mouvements sociaux, encouragées par l’ONU et l’Union européenne, signèrent un « accord de pacification » avec les putschistes.
On ne s’en rendit guère compte sur le moment, l’euphorie du retour de la gauche au pouvoir masquant la réalité : du coup d’Etat, l’instrument politique sortait divisé, abîmé, partiellement cassé.
D’une certaine manière, et bien que fort de 55 % des suffrages, Arce arrive au pouvoir « par accident » – en attendant Evo. La brèche s’ouvre très vite avec son prédécesseur. On parlera de bataille d’égos. Arce, président, entend s’émanciper de son ex-mentor. Morales, frustré, peine à s’effacer. L’hypothèse contient à l’évidence une part de vérité. Conscient de son rôle historique, Morales ne parle-t-il pas de lui-même à la troisième personne ? « Quand Evo gouvernait ; et c’est Evo qui ; face à la crise, l’Evo aurait fait ça… » Toutefois, s’arrêter à cette analyse serait réducteur. Lorsque nous le rencontrons, le 28 juillet 2025, dans le Chapare, son bastion politique, fief des cultivateurs de coca [5], Morales émet des arguments parfaitement cohérents [6]. Il évoque certes des divergences politiques, mais va plus loin. « En 2021, j’ai présenté personnellement à “Lucho” [Arce] des preuves de corruption. » Evo met entre autres en cause les deux fils du chef de l’Etat. « “Lucho” s’est mis en colère. Il m’a dit : ne touche pas à mes enfants ! » Evo n’accuse pas Arce d’être personnellement coupable de délits, mais précise : « Ses fils ont dépensé des millions de dollars en achats de terres, du jour au lendemain. Impossible que la banque prête une telle somme à des jeunes ne présentant aucune garantie. » La justice a depuis confirmé les faits en arrêtant l’ainé Marcelo, le cadet Rafael s’étant enfui à l’étranger [7].
Dans le réquisitoire qu’il fait devant nous en 2025, Evo ne s’arrête pas là : « J’ai dénoncé des cas de narcotrafic. Pourquoi n’y a-t-il eu aucune enquête ? Il y avait obstruction du ministre de l’Intérieur Eduardo del Castillo. » Commentaire de Ramiro García Ochoa, « evista » (partisan d’Evo) convaincu, directeur de Radio Kawasachun Coca (RKC) : « En tant qu’ex-ministre, “Lucho” sait qu’Evo ne pardonne pas ça. Evo a des racines morales et éthiques très profondes, qu’il tient des anciens et de ses parents. Et Arce sait que si Evo revient au pouvoir, il va découvrir tout ce qui a été fait et que la justice sera saisie. Alors Lucho préfère n’importe qui, de droite, mais surtout pas Evo. » D’autant que ce dernier pousse les accusations très loin : « Del Castillo fait partie de la mafia du narcotrafic et est un agent de la CIA. Il vit et survit de l’anti-evisme. S’il n’était pas anti-Evo, il serait poursuivi par les Etats-Unis. » On précisera ici que nous ne disposons d’aucun élément nous permettant de confirmer ou d’infirmer ces accusations.
Le pouvoir a plusieurs possibilités. Il choisit la plus mauvaise. Il fait d’Evo l’« ennemi principal ». Dès 2021, Arce incite le vice-président David Choquehuanca à entamer une « rénovation » de la direction du MAS et du « processus de changement ». Depuis son Centre d’Etudes sociales (CIS), dépendant de la vice-présidence, Choquehuanca prône et un « pachamamisme » [8] outrancier et des alliances de classes qui, s’ils ne génèrent aucune adhésion significative, n’en contribuent pas moins à diviser les organisations sociales. Sous protection du Tribunal constitutionnel plurinational (TCP), dont les magistrats ont « autoprorogé » leur mandat [9], des dirigeants autoproclamés convoquent un Congrès du MAS, à El Alto. Dans ses statuts et dans les lois électorales, seul son président, en l’occurrence Evo Morales, est habilité à le faire. Au terme du pseudo Congrès, l’historique dirigeant se voit dépouiller de la présidence du mouvement qu’il a mené à la victoire durant plus d’une décennie, au profit de l’ « arcista » Grover García.
La répression s’abat sur quiconque demeure fidèle au courant pro-Evo. En mars 2025, pour « incitation à la violence », Humberto Claros (dirigeant de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie [CSUTCB]) et Ramiro Cucho (Conseil national des Ayllus y Markas du Qollasuyo [Conamaq] [10] sont un temps détenus. Depuis le mois d’octobre précédent, un mandat d’arrêt pèse sur Morales. Celui-ci est mis en cause pour « traite d’être humain à l’égard d’une mineure » dans une affaire datant de 2015. Un crime pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison. D’après le Ministère public, le président aurait alors provoqué la grossesse d’une adolescente de 15 ans. Un enfant serait né de cette liaison.
Extravagante affaire. Il n’y a jamais eu de dépôt de plainte, ni de la supposée victime, Cindy Vargas, ni de sa famille. Au contraire, en 2025 encore, Vargas réaffirmait n’avoir « jamais été victime de viol » et déclarait avoir demandé au ministre Eduardo del Castillo de « ne pas l’impliquer dans ses problèmes » et de « ne pas l’instrumentaliser à des fins politiques ». La seule chose dont elle est victime, ajoute-t-elle alors, est la « persécution (…) du ministre Castillo et de la procureure Sandra Gutiérrez, qui l’empêchent de vivre en paix [11] ».
Refusant de se présenter à la justice qui, à juste titre, ne lui inspire aucune confiance (nous y reviendrons ultérieurement), protégé par les siens dans son camp retranché du Chapare, Morales est accusé de « rébellion » depuis le 17 janvier 2025.
Moins central qu’auparavant, mais toujours populaire et candidat à la présidentielle du 17 août 2025, Evo se retrouve sans parti, exclu qu’il a été d’un MAS dont les directions départementales ont également été décapitées. En réponse à ce qu’ils considèrent comme « le vol du siècle », des vagues de militants abandonnent le MAS.
« Le président peut être réélu une seule fois de manière continue », dit l’article 160 de la Constitution. Un mandat a passé – celui d’Arce – entre le dernier d’Evo et un éventuel prochain. En décembre 2023 le Tribunal constitutionnel plurinational (TCP) n’en a pas moins décrété que les présidents et vice-présidents ne pourraient exercer leur fonction que pour deux mandats consécutifs ou non. L’annonce vise avant tout Evo. Contestant la décision du TCP, celui-ci se maintient dans la course à la magistrature suprême, mais conscient du risque d’implosion du camp progressiste, propose des solutions : primaires réservées aux militants du MAS ; primaires ouvertes ; enquête d’opinion permettant de définir le meilleur candidat. Arce, qui entend bien se faire réélire, oppose un refus catégorique à toutes ces recherches de conciliation.
Les partis politiques ont jusqu’au 19 mai pour inscrire leurs candidats. Dix d’entre eux ont pu le faire. Née le 12 avril 2025, une nouvelle mouture de l’ « instrument politique », Evo Pueblo, a revendiqué la candidature de Morales et, au cours d’une imposante démonstration de force dans le stade Hugo Chávez de Chimore, propose un ambitieux plan de gouvernement « pour sauver la Bolivie ». Toutefois, Evo Pueblo n’a encore aucune existence juridique. Dirigeant du Front pour la victoire (FPV), formation agraire et écologiste fondée en 2009, Eliseo Rodríguez accueille l’ex-chef de l’Etat dans son parti pour lui permettre de participer au scrutin. Puis, un pas en avant, un pas en arrière, revient sur sa décision. Les partisans d’Evo essaient alors de l’inscrire en représentation du Parti d’action nationale bolivienne (Pan-bol) : n’ayant pas obtenu plus de 3 % des suffrages lors de l’élection de 2020, cette organisation « n’a plus d’existence légale » rétorque immédiatement le Tribunal suprême électoral (TSE). Une décision contestée, une forte abstention due à la pandémie ayant affecté ledit scrutin. Quoi qu’il en soit, plus on approche de la date fatidique, plus il devient évident que le pouvoir fera tout pour empêcher Morales d’affronter et la droite et Arce.
Parenthèse : on se tromperait en comparant Luis Arce à Lenín Moreno – ce renégat équatorien qui, arrivé au pouvoir en successeur de Rafael Correa et en représentant de la Révolution citoyenne (RC) trahit ses électeurs et alla jusqu’à confisquer le siège de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), symbole d’intégration bâti par toute une génération de dirigeants latinos. Sur le plan international, la Bolivie d’Arce demeure robustement ancrée à gauche et membre de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), en compagnie, entre autres, du Nicaragua, de Cuba et du Venezuela. Rompues depuis 2008, les relations diplomatiques avec Washington ne sont pas rétablies. La Paz dénonce avec force la politique « génocidaire » d’Israël face aux Palestiniens.
Seulement – et indépendamment du conflit entre le chef de l’Etat et son prédécesseur –, la Bolivie ne se porte pas bien.
Depuis 2023, le pays traverse une grave crise économique. A la décharge du chef de l’Etat, on mentionnera que, s’ajoutant aux forces de droite, la division du MAS entre « arcistas » et « evistas » au Parlement réduit ses marges de manœuvres en empêchant l’approbation des lois, la signature de contrats sur le lithium avec les Russes d’Uranium One Group et les Chinois du consortium CBC, et l’obtention de crédits internationaux. Ce qui n’est pas négligeable, mais ne l’exonère nullement de toute responsabilité. Une réduction fort mal venue des investissements dans l’exploration gazière a entraîné une chute des exportations, qui ne représentent en 2022 que la moitié de celles de 2013. En conséquence, le pays a quasiment épuisé ses réserves internationales de liquidités. Il lui devient difficile d’importer le carburant vendu sur le marché intérieur à prix subventionné. Stations-service à sec, les automobilistes doivent faire des queues de plusieurs heures pour obtenir quelques litres d’essence – sauf à sortir le portefeuille pour alimenter le marché noir. Privés de diésel, les secteurs « mécanisés » de l’agriculture voient leurs tracteurs et autres matériels s’immobiliser. Voyageurs et marchandises, le transport routier hoquette. Les exportations s’effondrent, les aliments manquent dans les centres urbains. L’inflation explose. Une situation que résume l’ex-présidente du Sénat et désormais opposante (de gauche) Adriana Salvatierra : « La politique économique d’Arce s’est traduite par un retrait conscient de l’Etat, une perte délibérée de son rôle prépondérant dans les secteurs stratégiques et une improvisation qui compromet la stabilité à long terme. Des projets industriels clés ont été démantelés, les exportations de l’Etat négligées et la dépendance aux réserves internationales accrue. La combinaison de pénuries, d’inflation et de manque de dollars a engendré une crise multidimensionnelle [12]. »
Plus difficile à enrayer qu’une simple fièvre, la grogne populaire se fait de plus en plus pressante, la contestation se répand. Toutefois, ce qui survient le 26 juin 2024 est complètement inattendu : des militaires en armes et des blindés légers occupent la Place Murillo, où se dresse le palais présidentiel. L’opération ne dure que le temps d’un feu de paille. Qiatorze civils qui s’opposaient au coup de force sont blessés par des tirs de grenaille, mais le chef de l’Etat parvient à déjouer « le putsch » orchestré par le général commandant en chef de l’armée, Juan José Zúñiga. Les partisans d’Arce et la communauté internationale s’émeuvent. « La démocratie a été sauvée », s’enflamme le président, depuis le balcon du Palais présidentiel, devant la foule accourue pour célébrer l’échec de la conspiration.
Moins convaincu, Evo Morales remet en question la version officielle et demande l’ouverture d’une enquête : « Le coup d’Etat commence, les ministres se promènent joyeusement sur la place Murillo, ils touchent les chars… Un coup d’Etat avec zéro blessé, zéro coup de feu, zéro mort… » C’est qu’une autre déflagration a fait naître la suspicion : arrêté ainsi que vingt militaires du service actif, retraités et civils, le général Zuñiga soutient avoir agi sur ordre du président qui lui aurait demandé de « mettre en scène quelque chose pour augmenter sa popularité ». Incarcéré à Cochabamba, le chef militaire n’a, depuis, jamais changé de version. Demeuré sujet de controverse, l’épisode n’a pour l’heure pas été élucidé (peut-être le sera-t-il prochainement, le procès des « putschistes » devant commencer les 23 et 24 juin 2026).
Marquée du sceau de l’incertitude et du soupçon, la tentative de « coup d’Etat » et l’appel à lutter « contre le fascisme » qui l’accompagne ne permettent pas à Arce de se regagner l’appui du mouvement social. En septembre 2024, « cocaleros », paysans et mouvements organisés se lancent dans une grande marche « pour sauver la patrie ». La répression s’abat. Trois cents arrestations créent un abîme supplémentaire entre un peuple désabusé et le gouvernement. Elu en 2020 avec 55 % des voix, Arce termine son mandat avec 1 % d’intentions de vote, selon un sondage publié à la fin mars 2025 par la société de conseil Captura. A la mi-mai, Arce prend acte et annonce qu’il ne se représentera pas. Le MAS comble le vide en intronisant à la hâte le ministre de l’Intérieur Eduardo del Castillo.
Neuf candidats. Les divisions de la gauche donnent des ailes à la droite, qui néanmoins monte au combat divisée. En figure de proue trône Jorge « Tuto » Quiroga (Action démocratique nationaliste [ADN]), déjà chef de l’Etat (non élu !) de 2001 à 2002. Vice-président de l’ex-dictateur Hugo Banzer tardivement rallié à la démocratie, Quiroga acheva alors le mandat de celui-ci, démissionnaire en raison d’un cancer du poumon. C’est, depuis, la quatrième fois qu’il se présente, jusque-là sans résultat. Ultra-conservateur, poussé par les médias, les Eglises catholique et évangéliques, le secteur agro-exportateur et les cercles financiers, tous impliqués dans le « golpe » de 2019, il ne cache pas son objectif : mettre à bas tout ce qui a été construit par le « processus de changement ».
Figure tout aussi connue de l’endogamie politique traditionnelle, ministre sous Jaime Paz Zamora, homme d’affaires millionnaire Samuel Doria (Front d’unité nationale) singe l’Argentin Javier Milei lorsqu’il expose le délai qu’il se donne pour résoudre la crise que traverse le pays : « Cent jours, bordel ! »
Pas très en vue dans les sondages et les présages, qui le gratifient de 10 % des voix, Rodrigo Paz (Parti démocrate chrétien [PDC]) n’en appartient pas moins à une dynastie particulièrement connue. Fondateur du Mouvement national révolutionnaire (MNR), Victor Paz Estenssoro, son grand-oncle, a été quatre fois chef de l’Etat – tour à tour élu sur un programme révolutionnaire en 1952, puis réélu au centre-gauche (1960), puis renversé par un coup d’Etat (1964), puis soutien de la dictature de Banzer (1971-1978), puis de retour une dernière fois au Palais Quemado en habits de néolibéral (contre Banzer !) en 1985.
Neveu de Paz Estenssoro, et père de Rodrigo, Jaime Paz Zamora a été le fondateur (1971) et le leader du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), membre de l’Internationale socialiste. Lui aussi capable du grand écart, il a été férocement poursuivi par la dictature du général Banzer, a accédé à la vice-présidence sous le mandat du social-démocrate Hernán Siles Zuazo (1982-1985), puis à la magistrature suprême (1989-1993) grâce à l’appui… de l’inévitable Banzer [13] ! Durant son mandat, Paz Zamora eut comme ministre des Finances un jeune politicien de 32 ans : Jorge Quiroga.
En regard de cette glorieuse lignée, Rodrigo Paz ne s’est jusque-là distingué qu’en mode mineur, essentiellement porté par les réseaux de son influente famille : député du Tarija, un département du sud de la Bolivie (2002-2010), maire de sa capitale Tarija (2015-2020), sénateur pour le même département depuis 2020. Son absence de base électorale à l’échelon national ne lui laisserait théoriquement aucune chance d’accéder au Palais Quemado si, dans la dernière ligne droite, il n’avait deux brillantes intuitions : face à un Quiroga synonyme de retour au libéralisme économique le plus sauvage, il prône un « capitalisme pour tous » ; il s’adjoint comme candidat à la vice-présidence un nom qui claque : Edmand Lara.
Ancien capitaine de police, Lara s’est fait connaître en 2023 en dénonçant la corruption au sein des forces de sécurité. Limogé « pour faute grave », devenu une figure médiatique, il s’est acquis « le petit peuple » par sa volonté exprimée « de mettre un peu d’ordre dans tout ça ».
A gauche, tensions au paroxysme. Le 17 mai, les « cocaleros » du Chapare ont « pacifiquement » – c’est-à-dire fermement ! – occupé l’aéroport de Chimore pour empêcher une possible opération policière destinée à arrêter Evo.

- Les {{cocaleros}} « inspectent » les installations de la 9e Division de l’armée, dans le Chapare, pour s’assurer qu’aucun « étranger » n’y prépare une opération contre Evo ({{Radio Kawsachun Coca}} [RKC]).
Prétendant dépasser le conflit Morales-Arce – si violent, si douloureux, si terrifiant –, une figure du MAS historique vient de refaire son apparition : Andrónico Rodríguez. Jeune, président du Sénat depuis 2020, longtemps considéré comme l’héritier politique d’Evo, Andrónico appartient comme ce dernier à l’une des Six fédérations de « cocaleros » du tropique de Cochabamba, au sein de laquelle il dirige la Fédération syndicale agraire interculturelle Mamoré Bulo Bulo. Irrité, comme beaucoup, par la situation, il a, au cours des derniers mois, pris ses distances tant avec Evo qu’avec Arce. Pour autant, en janvier encore, il écartait toute idée d’ambition personnelle et expliquait que le choix d’un candidat appartenait « aux organisations sociales ». Le 10 mai, coup de tonnerre : c’est à travers une conférence de presse que les dirigeants indigènes et paysans apprennent sa candidature à la magistrature suprême. Les réactions ne se font pas attendre. Le président élu des Six fédérations s’appelle Evo Morales. C’est lui qu’elles ont décidé de soutenir dans la course au Palais Quemado. En se présentant en marge des décisions collectives, Andrónico viole toutes les règles de l’organisation à laquelle il appartient. Considéré comme un « traître à la cause », il est démis de toutes ses responsabilités et exclu.
En fin de campagne, les concentrations militantes les plus spectaculaires – jusqu’à 30 000 personnes – et les plus enthousiastes sont réunies par Evo Morales, dans le Chapare. Les meetings des autres candidats font très piètre figure en comparaison. Lorsqu’il se confirme définitivement que les forces sociales qu’il représente sont gommées, proscrites, invisibilisées, exclues de la partie, Evo Pueblo appelle à voter nul en signe de refus d’élections tronquées.
Ce dimanche 17 août 2025 marque sans surprise la première défaite de la gauche depuis près de 20 ans. Pourtant, surprise il y a. Elle s’appelle Rodrigo Paz. Avec 32,06 % des suffrages, il devance de près de 6 points son futur opposant au second tour, Jorge « Tuto » Quiroga (26,70 %). Traité de « bobo » par ses camarades paysans pour sa reconversion en centriste prônant « la rénovation », Andrónico Rodríguez stagne à 8,15 %. Del Castillo, au nom de ce qui fut le MAS, s’écrase à 3,16 %. Le mouvement populaire, analysent les exégètes, subit une Bérézina. Sauf à y regarder de plus près » : alors qu’ils tournent habituellement autour des 3 %, les votes nuls atteignent cette fois 19,87 %. Avec les « blancs » (2,5 %), la vague de ceux qui font un pas de côté grimpe à 22,37 %, phénomène totalement inédit en Bolivie. En à peine deux semaines de campagne, Evo Pueblo, censé disparaître du panorama politique, a réussi à occuper une partie notable du terrain de jeu. Qu’on l’idolâtre ou qu’on le haïsse, qu’on approuve ou qu’on réprouve sa stratégie, Evo demeure la figure centrale de la gauche bolivienne.
A côté de ce soutien réaffirmé au courant et au leader historiques, de nombreux « evistas », « ex-MASsistas » ou autres progressistes, persuadés de voir la droite revenir au pouvoir, se sont détournés du vote nul et ont opté pour « le moindre mal » : Rodrigo Paz. Plus modéré que Quiroga, celui-ci n’est-il pas en outre accompagné d’un colistier en phase avec le mouvement social, Edmand Lara ?
Par ailleurs, on n’oubliera pas que…
Indépendamment des secteurs ayant voté Paz par défaut et des forces classiques de la droite dite modérée, la trouvaille du « capitalisme pour tous » a fait mouche au sein d’une société bolivienne qui a considérablement évolué en une quinzaine d’années. Plus un groupe est prospère, plus ses membres deviennent conservateurs, y compris ceux qui, il n’y a pas si longtemps, se réclamaient du changement. Après des siècles de soumission, une bourgeoisie indigène – essentiellement Aymara – a émergé grâce à la décolonisation interne et à la « bonanza » [14] économique de l’ère Morales. A côté de la vieille élite blanche, une génération d’entrepreneurs issue des milieux populaires entend consolider son ascension sociale. Si elle a besoin d’un minimum d’Etat pour pérenniser la sécurité et la stabilité de ses affaires, cette bourgeoisie commerçante, devenue beaucoup moins attachée aux valeurs de la justice sociale qu’aux lois du marché, penche désormais du côté de l’individu plus que du collectif. Dans le même registre, le sociologue Eduardo Paz Rada accentue le constat : « Les grands-parents et les parents des jeunes d’aujourd’hui ont été les victimes des dictatures de Banzer et de García Meza et du néolibéralisme, alors que la génération actuelle vit dans un monde différent avec des avancées, de meilleures conditions de vie ; leurs attentes sont plus vastes en termes d’éducation, d’emploi et de niveau de bien-être (…) [15] »
Réunion de 1500 délégués d’Evo Pueblo à Lauca Ñ, refuge du dirigeant poursuivi et menacé : « Pour nous, il n’y a pas de second tour ! » Il n’y aura pas non plus de consigne de vote : que chacun agisse « selon sa conscience ». Luis Arce se montre plus directif : il appelle à voter… Quiroga, garant d’une arrestation d’Evo ! Au son des pétards et au rythme de la cumbia, le Quiroga en question promet également « un changement radical » passant par la réduction du déficit budgétaire, la privatisation des entreprises publiques déficitaires ainsi que l’adoption d’une nouvelle Constitution.
Rodrigo Paz, lui, ménage la chèvre et le chou. S’il critique « le modèle excluant du centralisme » – clin d’œil à l’extrême droite autonomiste de Santa Cruz, qui vient de voter pour Quiroga –, il défend ausi « une économie sociale orientée vers le bien-être communautaire » – boniment destiné à la corde sensible de la gauche décapitée. Quand, en même temps, le second membre du binôme, Edmand Lara – devenu « le capitaine » – cogne contre Quiroga au cri de « le peuple va gagner » !
La Bolivie tranche : bénéficiant des voix d’une partie significative de la gauche – des décombres du MAS aux partisans d’Evo Pueblo – faisant barrage à l’ « ultra » Quiroga, Paz l’emporte le 19 octobre 2025 avec 54,6 % des voix.
Toutes tendances confondues, la droite se congratule : les élections sont terminées, elles se sont déroulées sans grabuge, c’est merveilleux. Dans un communiqué, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio félicite le président élu, saluant « une occasion de transformation », après « deux décennies de mauvaise gestion ». Et plus personne ne se souvient du cri lancé par le vice-président des Interculturels de Bolivie, David Veizaga, juste avant le premier tour, au nom des exclus de la consultation : « Nous reviendrons et nous serons des millions ! »
Au Parlement, le PDC du nouveau président a obtenu 45 députés et 15 sénateurs ; Quiroga, 37 députés et 12 sénateurs ; Doria Medina, 28 députés et 8 sénateurs. Jadis hégémonique, la gauche a disparu : un député pour le MAS (aucun sénateur) ; cinq pour l’Alliance populaire d’Andrónico Rodríguez (aucun sénateur non plus). La sanction tombe immédiatement : Arce est exclu du MAS par ceux qui l’ont aidé à s’en emparer.
Les premiers à se rendre compte du nouveau rapport de forces et du changement d’employeur sont les magistrats. Et le moins qu’on puisse dire est que, pour retourner leur veste, ils ne traînent pas. On se trouve encore entre les deux tours, dont on connaît les finalistes, quand Romer Saucedo, président du Tribunal suprême de justice (TSJ), donne 24 heures aux juridictions pour réexaminer les cas des putschistes de 2019 emprisonnés – dont la présidente de facto Jeanine Áñez et deux des principaux conspirateurs, Marco Pumari (Comité civique de Potosi) et Fernando Camacho (gouverneur de Santa Cruz). Immédiatement libérés, tous deux sont assignés à résidence « durant la durée de l’enquête » (il y a six ans que le « golpe » a eu lieu !). Jeanine Añez le serait également, dans le cadre d’un procès lié à la répression de manifestations de Senkata (à El Alto) ayant fait 10 morts, mais elle reste détenue, car déjà condamnée en 2022 à dix ans de prison pour « décisions contraires à la Constitution ».
« La justice a retrouvé son indépendance », s’exclame fièrement Romer Saucedo ! Elle la retrouve à tel point qu’Añez est remise en liberté dès l’issue du second tour connue, ce qui lui permettra d’être invitée officiellement à l’investiture de Paz – le « président de centre-droit ».
On pourrait craindre que de telles mesures soient insuffisantes pour assurer les nouveaux dirigeants de la souplesse de la justice. Celle-ci ne néglige donc rien. Alors que, le 10 décembre 2025, il se déplaçait à pied dans une rue de La Paz, Arce est intercepté et séquestré par des membres de la Force spéciale de lutte contre le crime (FELCC) dépourvus de mandat d’arrêt. Sur des bases très douteuses et sujettes à caution, on l’accuse d’avoir eu un rôle dans une série de malversations ayant affecté le Fonds indigène, lorsqu’il était ministre de l’Economie [16]. Immédiatement incarcéré, il est depuis en « détention provisoire ». Le 6 avril 2026, dans un courrier sorti de la prison de San Pedro et invoquant « une persécution politique, médiatique et institutionnelle », Arce a dénoncé être victime de « torture psychologique » et avoir été dépouillé de ses droits.
Le programme de Paz se prétendait « modéré ». La composition du nouveau gouvernement l’est beaucoup moins. Les titulaires des ministères, passés de dix-sept à quatorze, proviennent des secteurs oligarchiques et agro-exportateurs plus favorables à Quiroga et Medina qu’à Paz avant et pendant l’élection. Un « plan com » de type « rouleau compresseur » déverse une interprétation unique de la situation : le pays a été détruit, dévasté, ravagé par les vingt ans de pouvoir du MAS, de Morales et d’Arce.
Premiers grincements de dents en décembre : la suppression des subventions à la farine dont bénéficiait la Confédération nationale des boulangers de Bolivie (Conapabol), provoque une explosion des prix du pain. Les factures d’électricité et d’eau subissent des hausses pouvant aller jusqu’à 150 %, le poulet devient un produit de luxe. La situation tourne une première fois à l’incandescence lorsque, en cadeau de Noël, du fait là encore d’une suppression des subventions (décret 5503), un « gazolinazo » déclenche une augmentation du prix des combustibles – de 86 % pour l’essence et 163 % pour le diésel. Pendant une quinzaine de jours – « Abrogation ! Abrogation ! » – des manifestations se déversent à Santa Cruz, Cochabamba, El Alto et La Paz.
En pointe dans le déclenchement du conflit, la COB transige quand la corporation des transports se couche devant le pouvoir et que quelques mesures cosmétiques allègent la punition pour les secteurs professionnels les plus affectés. Les classes populaires s’emportent contre la centrale ouvrière. Plus surprenant, Paz se fait étriller (une première fois) par… le vice-président Lara : « Si on ne travaille pas avec le peuple, mieux vaut ne pas occuper la fonction. » Lara conseille de « gouverner pour tous, pas uniquement pour les riches et les puissants ». Il aurait mieux fait de se taire : un « décret suprême 5515 » rageusement signé par Paz réduit le budget de la vice-présidence ; sont également supprimées les attributions constitutionnelles de Lara, empêché désormais de prendre temporairement les rênes du pays lorsque le chef de l’Etat voyage à l’étranger.
Un temps désamorcée, la confrontation reprend de plus belle : dans le cadre de procédures opaques, le pouvoir, par l’intermédiaire de la compagnie nationale YPFB, importe de l’essence de très mauvaise qualité. Les moteurs de milliers d’automobiles, de motos et de camions sont endommagés par cette « gazolina basura » (essence poubelle), sans que leurs propriétaires puissent prétendre à un quelconque dédommagement. L’amertume déborde d’autant plus qu’il n’a fallu que dix-sept jours à Paz, après le début de son mandat, pour faire supprimer quatre impôts par le Parlement : celui sur les grandes fortunes ; sur les transferts financiers ; sur les jeux ; sur les promotions commerciales.
Un premier test a lieu pour le pouvoir à l’occasion des élections régionales du 22 mars : 335 maires et 9 gouverneurs doivent être élus. Conformément à la règle établie sous Luis Arce, le Tribunal suprême électoral interdit à Evo Pueblo (EP) de participer aux scrutins. Lorsqu’un accord est passé avec le Mouvement de rénovation nationale (Morena) pour qu’il accueille les candidats d’EP, c’est ce parti qui est à son tour proscrit, moins de 24 heures avant la date limite de dépôt des candidatures. Aucun sectarisme : la chasse aux éventuels empêcheurs de gouverner entre amis touche également Liberté et démocratie (Libre) de Quiroga, Nouvelles idées avec liberté (NUIL) du… vice-président Lara, qui sont déclarés hors-jeu ! Inutile de proscrire le MAS : après sa glorieuse présidentielle, personne n’a eu envie de se présenter en son nom.
Devant ce déni de démocratie, le mouvement lié à Morales lance un « plan fourmi » : ses candidats s’éparpillent et se font investir par de nombreux partis de diverses couleurs politiques – y compris de droite, parfois. « Nous avons assuré notre participation pour les mairies et les conseils municipaux sur tout le territoire national », pourra annoncer l’ex-député Leonardo Loza, un inconditionnel d’Evo. Aspirant lui-même au poste de gouverneur de Cochabamba, Loza se réfugie au sein de l’Alliance pour les peuples (A-UPP) qui accueille également Grover García, usurpateur de la présidence du MAS, dont il a évincé Evo. « La gauche ne doit pas concevoir la trahison comme [débouchant sur] une inimitié éternelle », s’en explique sans trop de langue de bois Omar Ramírez, porte-parole d’Evo Pueblo [17].
Alliance patrie (AP), l’organisation que Paz a forgée de toutes pièces avec des acteurs locaux, ne parvient à faire élire que deux gouverneurs sur neuf, dans le Beni et à La Paz (capitale administrative). Encore convient-il de préciser que celui de La Paz, Luis Revilla, l’a été dans des conditions particulièrement scabreuses. Son maigre score (20,03 %) aurait dû lui faire affronter René Yahuasi (9,18 %) au second tour [18]. Après conciliabules, « arrosages » et jeux d’influence, le parti de Yahuasi, Nouvelle génération patriotique (NGP), annonça qu’il se retirait de l’élection, abandonnant son candidat en rase campagne et le mettant dans l’impossibilité de défendre ses chances et de battre éventuellement « le candidat du président », la loi électorale dès lors le lui interdisant. Hormis ces deux cas, les sept autres départements demeurent aux mains des oppositions, celui de Cochabamba ayant porté l’ « evista » Leonardo Loza à la « Gobernación ».
Parallèlement, l’Alliance du président Paz ne s’empare que d’une trentaine de mairies sur 335. Evo en revendique 130, conquises sous les dénominations les plus diverses pour le compte du mouvement indigène-paysan.
Si une analyse politique fine du moment se révèle malaisée du fait de cet entrisme et de la multiplication des options électorales – 181 partis, mouvements ou groupuscules ont porté des candidats (contre 122 en 2021) [19] –, le scrutin permet tout de même d’entrevoir l’ancrage territorial des forces contestataires et, in fine, la faiblesse du chef de l’Etat. Ce qui devrait l’inciter à la prudence, tout un chacun en est conscient. Tout un chacun, sauf lui ! Le 10 avril, une semaine avant ce second tour et alors que les résultats du premier indiquaient déjà la tendance, il a imprudemment fait passer une nouvelle loi – la « 1720 ». Celle qui va déclencher l’explosion.
Lorsque, le 2 juin, le pays sera sens dessus dessous, Jean-Paul Guevara, politologue et ex-ambassadeur de Bolivie en France (sous Evo Morales, dont il s’est éloigné), donnera une première clé de compréhension des événements : « Paz a toujours vécu à l’ombre de la politique, mais n’est pas un homme politique. Depuis 2002, il accomplit des tâches publiques, de député à maire de Tarija, puis sénateur, mais jamais en son nom propre ou ses propres lumières, toujours au service de quelqu’un. Il a commencé comme député dans le parti de son père. Et, en réalité, il ne connaît pas la Bolivie [20]. »
« Loi 1720 », donc… D’après la Constitution, les petites propriétés ne peuvent être saisies. Cette nouvelle loi vise à les transformer en propriétés de taille moyenne, leur permettant d’être utilisées comme actifs financiers, mais aussi d’être confisquées aux paysans modestes et aux communautés indigènes, au profit des banques et des « terratenientes » (grands propriétaires terriens). Revendication historique des secteurs agro-industriels, ce texte a été initialement présenté par le gouvernement d’Arce et examiné par le Sénat, que présidait Andrónico Rodríguez. Présent dans toutes les conspirations depuis l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, ancien président du Comité civique pro-Santa Cruz, ministre du régime de facto de Jeanine Áñez, le sénateur Branko Marinković a réintroduit ce projet au Parlement et l’a défendu jusqu’à son adoption le 10 avril.
Second point permettant de comprendre ce qui va se passer, analyse Jean-Paul Guevara : « Pour avoir battu le MAS, incapable de produire un candidat représentatif du fait de ses divisions internes, la droite a pensé que le mouvement populaire était vaincu. Mais le MAS n’est pas un parti traditionnel. Ce sont des organisations sociales qui, se réunissant avec des syndicats et les mouvements indigènes, forment un instrument politique – l’IPSPP. » Aux fortes capacités d’auto-organisation…
Le 8 avril, des départements de Beni et Pando, des centaines d’autochtones entament une marche de plus de 600 kilomètres en direction de La Paz pour défendre leurs terres communales. Durant les vingt-huit jours qu’ils vont mettre pour atteindre le siège du gouvernement, ils ne passent pas inaperçus. Leur détermination contribue à lancer la lutte. Le 1er mai, à leur exigence de retrait de la « 1720 », se sont ajoutées, provenant d’autres segments de la société, des demandes d’augmentation salariale. Représentante des travailleurs salariés formels, la COB convoque une grève générale indéfinie. Les communautés aymara d’El Alto mobilisent. Beaucoup de ceux qui prennent la rue ont voté Paz à la présidentielle pour éviter la « derecha-derecha » (droite dure) de Quiroga. Ils l’ont aidé dans sa course au pouvoir, Paz leur tourne le dos, ils se sentent floués. Dans les provinces, des assemblées autoconvoquées mettent en place les premiers « bloqueos » – littéralement « blocus » ; dans la pratique barrages et blocage des voies de communications.
Les « evistas » du Tropique de Cochabamba se joignent à la confrontation – qu’ils n’ont pas déclenchée et qu’ils ne dirigent pas.
En raison du blocage des axes routiers stratégiques reliant entre autres La Paz et El Alto au reste du pays et aux frontières du Chili et du Pérou, nourriture, médicaments et carburant commencent à y manquer. L’appareil médiatique s’empare du sujet et, à longueur d’ « éditos », fabrique des « violents ». « Le “bloqueur” n’est pas un paysan attardé qui assiège la ville moderne, leur répond indirectement l’anthropologue bolivien Pedro Pachaguaya, c’est un citoyen complet qui met en branle son appartenance communautaire quand l’assemblée en décide ainsi. » Loin d’obéir à un leadership individuel, il répond à une pensée collective.. Ce à quoi Pachaguaya rajoute : « Le blocus est une technologie politique ancestrale qui transforme le contrôle territorial en pouvoir de négociation [21]. »
Le pouvoir semble prendre acte. Le 9 mai, Paz en personne annonce l’abrogation de la loi 1720. Et il se retrouve pris en tenailles. Des flots de critiques montent des conglomérats agro-industriels de Santa Cruz. Elles fusent tout autant du mouvement populaire, Paz ayant précisé qu’une nouvelle loi sera mise en chantier. Comment lui faire confiance ? C’est l’escalade. Des froideurs de l’Altiplano aux chaudes terres tropicales, les protestataires réclament depuis longtemps déjà la démission du président. La Confédération syndicale unique bolivienne des travailleurs paysans (CSUTCB) appelle à « massifier » le blocus et à prendre d’autres mesures radicales. Les détentions de dirigeants se multiplient. La tension monte de plusieurs crans. Le 6 juin, la police tente de débloquer un barrage routier à San Julián, dans l’est du pays. Au terme d’un affrontement qui se solde par 14 civils et 6 policiers blessés, le barrage reste en place. Aux côtés des forces de l’ordre, des nervis de l’Union de la jeunesse de Santa Cruz (Unión Juvenil Cruceñista), groupe paramilitaire d’extrême droite, ont fait leur apparition.
Au-delà de la fréquente perception extérieure, qui, surtout à gauche, voit déjà l’ « insurrection » triompher, les mobilisations, bien que massives, ne sont en rien unifiées. Il n’existe aucun leader – pas plus Evo Morales qu’un autre – chapeautant le tout. Il n’y a même pas un organe structuré de coordination. Sur la défensive, le chef de l’Etat en joue et tente de desserrer l’étau.
Une carotte empoisonnée dans une main, un bâton impitoyable dans l’autre, Paz cède ici ou prône le dialogue, Paz réprime là, sans compassion. Sous le coup de mandats d’arrêts, des dirigeants – Mario Marco Argollo (secrétaire général de la COB), Andrés Paye (secrétaire exécutif de la Fédération syndicale des mineurs de Bolivie [FSTMB]), etc. – se réfugient dans la clandestinité. Mais, tandis que les paysans demeurent au cœur des mobilisations, le secteur des transports flanche et deux organisations appartenant à la COB, le Syndicat des mineurs de Colquiri et, surtout, le Syndicat des mineurs de Huanuni (le plus important de la profession), signent un accord avec le gouvernement.
Ces forçats du sous-sol constituent l’avant-garde ouvrière de l’encore puissante, bien que déclinante, COB. Au sein de celle-ci, les enseignants, transporteurs, travailleurs des services publics, du secteur industriel voire du secteur informel, tout comme les mineurs, défendent avant tout leurs revendications sectorielles. De sorte que, la nuit du 19 juin, après cinquante jours de conflit, les dirigeants de la COB, sous les insultes des bases paysannes et indigènes, paraphent à leur tour un accord et s’engagent à lever les barrages [22]. « Peut-être que beaucoup m’accusent d’être un traître, mais je ne le suis pas, camarades, lance le secrétaire général Marco Argollo, sorti de la clandestinité. Je vous ai accompagnés jusqu’au bout, mais il faut aussi savoir s’arrêter. »
Cherche-t-il à inspirer les autres leaders ? Lorsque les dirigeants de la Fédération Kupak Katari du département de La Paz soumettent à leurs membres une résolution assouplie destinée à servir de base de négociation, ils se font conspuer. Sous un jet de pierres et de caillasses, ils doivent se soumettre à leur base et rétablir une unique exigence : la démission du chef de l’Etat.
Quiroga, les « ultras » et le négoce réclamaient à grands cris... Quelques heures seulement après l’accord avec la COB, dans lequel il s’est engagé « à ne pas criminaliser la contestation » et « à ne pas mener de persécution politique », le président décrète l’état d’exception sur l’ensemble du territoire national. A la télévision il précise qu’il le fait après avoir épuisé « toutes les voies du dialogue, conclu des accords avec ceux dont les revendications étaient légitimes et identifié ceux qui utilisaient la violence pour tenter de déstabiliser la Bolivie ».
C’est alors que surgit une version écrite pour la consommation intérieure et extérieure. Le seul responsable de cette « tentative de déstabilisation de la démocratie » s’appelle Evo Morales. C’est lui qui, avec « l’argent illicite » provenant du narcotrafic dans le Chapare, « finance les manifestations ». Ministre de l’Intérieur, Marco Antonio Oviedo précise que l’état d’exception couvrant l’ensemble du territoire national, il concerne également le Tropique de Cochabamba : « S’il faut y entrer, on va y entrer ; nous verrons quel plan proposent la police et les forces armées. » Régulièrement déjà, à titre de punition pour leur appui au proscrit, plusieurs « municipios » du Chapare se voient privés d’électricité, mystérieusement coupée. En bonne logique, le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio apporte son soutien en affirmant sur X que les Etats-Unis ne permettront pas à des « criminels et trafiquants de drogue » de renverser des dirigeants démocratiquement élus. On peut difficilement faire preuve d’un cynisme plus éhonté. Car, au même moment, un scandale ébranle le pays : celui des « narcomaletas ».
Aéroport international Viru Viru, à Santa Cruz, 29 novembre 2025. Un vol charter privé d’un coût de presque 100 000 dollars atterrit, en provenance de Los Angeles (Etats-Unis). Munie d’un passeport diplomatique qui lui permet d’éviter les contrôles, l’ex-députée Laura Rojas en sort trente-deux valises. De Viru Viru, les bagages sont transportés dans un hangar d’une entreprise de sécurité, propriété d’un juge, Hébert Zeballos.
Le 20 janvier 2026, une opération de police à la recherche d’armes découvre et saisit dans ce hangar 79 kilos de marijuana camouflée dans des liquides, des chocolats et autres produits. Viendrait-elle des Etats-Unis ? Ce serait surprenant. Le trafic se déroule plutôt dans l’autre sens ! Des bribes d’informations filtrent. Les valises contenaient « muuuuuucho dinero » – beaucoup d’argent. On évoque 100 millions de dollars. Peut-être aussi des précurseurs chimiques – produits essentiels à la préparation d’une drogue.
L’enquête ne confond pas vitesse et précipitation. En ce qui le concerne, le ministre de l’Intérieur est trop occupé par « la situation sociale » pour accorder une grande importance à ce genre de billevesées. Il tourne autour du pot lorsqu’on lui pose des questions.
Ce dont on est sûr : le passeport diplomatique présenté par Laura Rojas aux fonctionnaires en poste à l’aéroport n’était plus valide depuis le 13 novembre 2025. Ils ont été bien « négligents ». De 2020 à 2025, Rojas a représenté Santa Cruz en tant que députée, pour le compte de Creemos, le parti d’un leader dont elle est très proche, Luis Fernando Camacho. Pour qui l’aurait oublié, Camacho a été l’un des principaux organisateurs du coup d’Etat de 2019. Propriétaire du hangar, le juge Hébert Zeballos est celui qui, le 28 août 2025, a ordonné la libération de… Camacho, alors emprisonné pour le crime précédemment évoqué.
Témoin comme tout un chacun de l’enterrement de première classe auquel donne lieu cette affaire, Evo Morales a eu beau jeu de réclamer une enquête indépendante et impartiale « sur les possibles liens entre les autorités judiciaires, gouvernementales et policières avec les réseaux de narcotrafiquants ». On pourrait y voir une manœuvre très politicienne si un allié inattendu ne se portait à son côté pour alimenter le débat : Edmand Lara.
Depuis la fin décembre 2025, le vice-président est entré en dissidence, dénonce l’ « autoritarisme » de Paz, estime que ce dernier, en accédant à la présidence, « a endossé un costume trop grand pour lui » et se considère désormais dans l’opposition. Le 22 avril, en conférence de presse, il s’en est pris au commandant général de la police Mirko Sókol, qu’il a accusé d’être « complice et de couvrir le narcotrafic ». « Je n’invente absolument rien, a-t-il précisé, le cas des “narcomaletas” est une honte pour l’institution policière. »
Dans les villes, les conséquences de sept semaines de blocages – files interminables devant les stations-service, pénurie des produits de base, médicaments et aliments – érodent les soutiens dans le camp populaire et provoquent à droite des clameurs de protestation. On déplore seize morts, dont treize supposément décédés parce qu’ils n’ont pu être soignés à temps en raison des barrages entravant la circulation.
L’état d’exception ayant ouvert la voie au déploiement de l’armée, les militaires interviennent sur le terrain avec les policiers. La défection de la COB a infléchi dans le mauvais sens le rapport de forces et porté un coup à l’ampleur du mouvement. Vient l’heure du « repli tactique ». Le 23 juin, au terme d’une réunion tenue à Lauca Ñ, Evo Pueblo et les « cocaleros », par la voix d’Evo Morales, annoncent une suspension temporaire des barrages routiers. Cette décision, a précisé le leader ne signifie ni « la fin des mobilisations » ni « une reddition ».
Aucune résistance n’a été opposée par les forces paysannes-indigènes aux les forces de l’ordre qui, dans le tout pays, ont dégagé les derniers obstacles obstruant les axes routiers. Le 24 juin, le gouvernement a pu se féliciter : au nombre d’une centaine au plus fort de la crise, les barrages ont tous disparu. Surfant sur cette apparente victoire, les élites économiques réclament déjà des poursuites pénales contre les organisations qui ont mis en œuvre la rébellion.
S’il vient à obtempérer, Paz peut compter sur l’appui inconditionnel de l’Empire et de ses bouledogues d’extrême-droite ou libertariens. Au nom de son ministère de la Guerre, Pete Hegseth a mêlé sa voix à celle de Marco Rubio : « Les Etats-Unis sont attentifs. La Bolivie ne doit pas se permettre de tomber prisonnière de l’antique statu quo de domination narcoterroriste dans la région. » Il est vrai que, pour Washington, l’accès à de grandes richesses est en jeu : avec ses 23 millions de tonnes estimées de lithium dans le département de Potosí, la Bolivie représente une proie de premier choix.
Depuis l’OEA – qui n’a levé un sourcil ni devant l’agression militaire et le kidnapping d’un président au Venezuela ni devant l’asphyxie mortifère imposée au peuple cubain –, Washington et sa quinzaine de pays supplétifs ont affirmé que les tentatives de « saper et renverser » le gouvernement représentaient une « grave menace pour l’ordre constitutionnel et la stabilité démocratique » de la Bolivie. On a même pu entendre la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH), si impitoyable avec les gouvernements du Nicaragua ou du Venezuela aux prises avec des violences insurrectionnelles ou des tentatives de coups d’Etat, se fendre d’une déclaration appuyée de soutien au gouvernement bolivien : « Protéger la démocratie représentative du désordre violent est une tâche légitime et urgente. »

- Rodrigo Paz et le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio lors de l’inauguration du « Bouclier des Amériques », instrument des Etats-Unis pour le contrôle de l’Amérique du Sud (U.S. Department of State / CC)
Au-delà de ces considérations géopolitiques, le président Rodrigo Paz demeure sous pression. Sans doute détentrice du record mondial des coups d’État, soulèvements, putschs et autres pronunciamientos, la Bolivie a toujours été un pays difficile à gouverner. On peut même affirmer que les années Morales ont constituées l’exception. Entré en phase de « résistance passive », le mouvement social peut (ou va) demain se réveiller si les appétits néolibéraux devaient remettre en cause des acquis chèrement gagnés. Ce à quoi poussent la clique déchaînée des revanchards – leurs acolytes, leurs amis, leurs associés, leurs partisans.
Rien ne dit que le chef de l’État ne terminera pas son mandat. Rien ne dit qu’il l’achèvera.
Le 24 juin, le vice-président Lara a affirmé que la pause dans les blocages est due « à la fatigue et à la dignité du peuple » et en aucune manière « à la gestion » du chef de l’État. Constitutionnellement, en cas de de départ forcé de Paz, c’est lui qui assurerait la succession. La perspective ne semble pas lui déplaire. Côté pile, il est très populaire. Côté face, on prête à cet ancien flic au discours anti-corruption une attirance pour le très répressif et autoritaire président salvadorien Nayib Bukele.
Plus personne ne fédère la vaste, diverse et turbulente famille de ce qu’on nommera par facilité « le progressisme ». Ceux qui, de droite ou de gauche, pendant ou après le coup d’État de 2019, imaginaient pour Evo Morales une existence de retraité partagé entre souvenirs, réunions et conférences, ont commis une erreur en cherchant à l’éliminer du jeu politique. Non qu’il soit l’« homme providentiel ». Non qu’il jouisse de l’aura dont il bénéficiait il y a quelques années. Non qu’il ait un droit sacré à la « réélection permanente ». Mais aucun dirigeant capable de jouer son rôle jadis rassembleur ne s’est imposé. Evo demeure un référent du monde paysan-indigène, quelles que soient les reconfigurations à venir, rien ne pourra se faire sans lui. A moins que…
Evo Morales demeure un symbole.
Evo dérange.
Evo a clairement été estampillé dirigeant de « narcotrafiquants ». Le dernier à avoir ainsi été mis à l’encan s’appelle Nicolás Maduro. On sait ce qu’il en advint.
Le pouvoir menace d’intervenir dans le Chapare pour arrêter Evo.
Les Trump, Rubio et autres Hegseth ne reculent devant aucun crime : kidnapping, assassinats.
Cœur de cible de l’impérialisme, concernant la Bolivie, Evo court un grand danger.
Chapare : danger immédiat. A plus d’un titre. Quelles qu’en soient les modalités, létales ou par le « law fare », toute tentative d’élimination d’Evo Morales déclencherait un apocalypse, fût-il localisé.
Question à la communauté internationale : qui élèvera la voix pour protéger Evo ?
A travers Evo et avec Evo, une forte composante du mouvement qu’il porta au pouvoir a été avec mépris renvoyée à l’invisibilité. Or, un ancien proche ayant pris aujourd’hui ses distances, l’ex-vice-président Álvaro García Linera, sans aucune référence à celui qui fut son ami et qu’il critique vertement désormais, a clairement posé les termes de l’équation : « En Bolivie, il n’est plus possible de gouverner sans les peuples autochtones. Il ne s’agit pas d’un choix idéologique, d’une préférence morale ou de bienveillance. C’est un fait structurel de la réalité sociologique du pays [23]. »
Que le pouvoir bolivien n’en tienne pas compte et bientôt, avec Evo ou sans Evo, à un moment ou à un autre, ce n’est qu’une question de temps, « le peuple » redescendra dans la rue.
Illustration : Fédération des femmes quechuas unies du Centre (capture d’écran, Radio Kawsachun Coca ([RKC]).






















