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L’Equateur, du « law fare » à la piraterie internationale

lundi 6 mai 2024   |   Maurice Lemoine

Impensable ! Ce 5 avril 2024, escaladant le mur d’enceinte, cassant les barreaux avec des pinces coupantes et forçant les portes, au mépris du droit international qui protège les représentations diplomatiques, les forces spéciales de la police équatorienne font irruption dans l’ambassade mexicaine à Quito, pour y arrêter l’ancien vice-président équatorien Jorge Glas. Visé par un énième mandat d’arrêt, accusé de corruption, celui-ci y avait trouvé refuge depuis le 17 décembre 2023 en qualité d’ « invité ».

La crise couvait depuis entre les deux pays. L’Equateur prétendait appréhender le « numéro deux » de l’ex-président de la Révolution citoyenne Rafael Correa (2007-2017) ; Mexico entendait examiner sa demande d’asile et refusait de le livrer. Le ton montant, le chef de l’Etat mexicain Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, s’était livré à un commentaire de son cru sur les conditions dans lesquelles le millionnaire Daniel Noboa, fils du « roi de la banane » Gustavo Noboa, a été élu le 15 octobre 2023 en battant au second tour la candidate de la Révolution citoyenne (RC) Luisa González.

Dans un pays qui, gangréné par la violence des gangs, subissait déjà une vague d’insécurité phénoménale, le scrutin fut marqué le 9 août, avant le premier tour que remporta González, par l’assassinat d’un candidat dit « anti-corruption » et férocement anti-corréiste, porté par les médias mais en retrait dans les sondages, Fernando Villavicencio. « Un candidat qui dit du mal d’une candidate alors en tête est soudainement assassiné, commente donc AMLO, et la candidate qui était en tête descend [dans les intentions de vote], et le candidat qui était second monte. Et la candidate, qu’on désigne après cet assassinat comme suspecte, doit continuer à faire campagne dans des circonstances très difficiles. » Avant d’être finalement et « étrangement » battue.

Noboa prend d’autant plus mal cette déclaration que ce que décrit son homologue mexicain correspond à la réalité. Sans être certaine, une victoire au premier tour pouvait être envisagée par la représentante de la RC (soit avec 50 % plus une voix, soit avec 40 % et 10 points d’avance sur le second). La violence et la peur n’aidant jamais la gauche, l’assassinat de Villavicencio lui a savonné la planche. Quelques jours plus tard, González n’a remporté le premier tour qu’avec 33,61 % des suffrages, en deçà de tous les sondages publiés jusque-là, mais tout de même 10 points d’avance sur le second, Noboa (23,48 %). L’émotion légitime provoquée par son assassinat porte alors le défunt Villavicencio au rang de « héros de la démocratie » – ce qu’il n’est pas. Avec casque et gilet pare-balles, l’un de ses confrères et amis, aussi férocement opposé à la Révolution citoyenne que lui, Christian Zurita, le remplace dans la course à la présidence. Entre autres vilenies, le rappel des relations conflictuelles de feu Villavicencio avec Correa permet au président sortant Guillermo Lasso d’accuser perfidement de sa mort, sans le nommer, « un parti politique » auquel il ne permettra pas « de revenir au pouvoir ». Portée par le parti (Construye), les proches de Villavicencio et Zurita, que relaient les médias et les réseaux sociaux, la petite musique infâme se répand. L’instrumentalisation de l’insécurité en général et de ce crime en particulier affaiblissent González et permettent au second tour à l’inattendu Noboa de l’emporter [1].

Luisa González et Daniel Noboa


Christian Zurita (six jours avant le second tour de la présidentielle) : « Le témoignage préalable du seul témoin qu’ils n’ont pas réussi à tuer (et qui a été protégé) a déclaré sous serment que les responsables de l’assassinat de Fernando Villavicencio étaient le "gouvernement Correa". »

Ce rappel des faits par AMLO déplait fortement à Quito. Poursuivant le corréisme d’une haine aussi implacable qu’irrationnelle, la famille de Villavicencio se déchaine : « La déclaration du président mexicain sur l’assassinat de mon mari est lamentable, s’emporte sa veuve Verónica Sarauz  ; les forces progressistes qu’il défend tant sont liées au crime organisé et au trafic de drogue et sont officiellement soupçonnées d’avoir participé en tant qu’auteurs intellectuels à ce crime horrible [2].  » En déployant des blindés légers et de nombreux policiers et militaires autour de l’ambassade mexicaine, le gouvernement équatorien sur-réagit lui aussi. «  Voilà ce que sont les fachos », s’indigne López Obrador en conférence de presse, depuis Mexico. Estimant la nation offensée, le ministère des Affaires étrangères équatorien invoque l’article 9 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques – ce qui prouve qu’il en connaît l’existence ! – et déclare l’ambassadrice du Mexique Raquel Serur persona non grata. Réaction immédiate : alors que sa diplomate quitte le pays entourée de ses proches collaborateurs, le Mexique annonce qu’il accorde l’asile politique à Glas. Après avoir fait savoir qu’il n’accordera pas de sauf-conduit à ce dernier pour quitter le pays, Noboa lance à l’assaut de l’ambassade ses forces de sécurité. Lesquelles molestent honteusement le chargé d’affaire mexicain Roberto Canseco, brutalisent et humilient Glas avant de le jeter, menotté, dans un fourgon blindé noir aux vitres teintées.

Article 22 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961) : « Les locaux de la mission sont inviolables. Il n’est pas permis aux agents de l’Etat accréditaire d’y pénétrer, sauf avec le consentement du chef de la mission  ; l’Etat accréditaire a l’obligation spéciale de prendre toutes mesures appropriées afin d’empêcher que les locaux de la mission ne soient envahis ou endommagés, la paix de la mission troublée ou sa dignité amoindrie [3]. » Demeurant valide même en cas de conflit armé ou de rupture des relations diplomatiques, unanimement respectée y compris pendant la Guerre froide, cette inviolabilité n’a été que très exceptionnellement bafouée en Amérique latine (et même dans le monde entier [4]).

Elle le fut le 28 juin 1976, à Montevideo, quand les sbires de la dictature uruguayenne capturèrent la militante étudiante Elena Quinteros dans la cour de l’ambassade vénézuélienne, malgré l’interposition du conseiller et du secrétaire de la mission pour tenter d’empêcher cette séquestration. Torturée pendant des mois, la jeune femme sera assassinée début novembre 1976.

Au Guatemala, le 31 janvier 1980, en plein ethnocide (200 000 morts) deux cents policiers défoncent les portes et les fenêtres de l’ambassade d’Espagne à coups de hache, malgré les abjurations de l’ambassadeur. Les locaux abritaient un groupe de paysans indigènes qui réclamaient la constitution d’une commission d’enquête sur la répression de l’armée dans la province du Quiche. L’incendie déclenché au cours de cette intervention provoqua la mort de trente-sept personnes – dont trois diplomates espagnols ainsi que le père et le cousin de la future prix Nobel de la paix Rigoberta Menchú (un ancien responsable de la police a été condamné le 20 janvier 2015 à 90 ans de prison pour avoir mené cet assaut).

Moins meurtrière mais tout aussi condamnable fut l’opération au cours de laquelle, le 16 mai 2019, à Washington, des éléments de la Police fédérale et de la Police métropolitaine (MPDC), dont plusieurs en tenue vestimentaire et équipement tactique comprenant casque et gilet pare-balles, accompagnés de chiens policiers, ont fracturé la porte de l’ambassade de la République bolivarienne du Venezuela avant d’y pénétrer. Les représentants du gouvernement de Nicolás Maduro en étaient partis après que l’Administration américaine ait révoqué leurs visas, mais, avec la bénédiction de Caracas, des militants pacifistes étatsuniens y demeuraient pour en protéger les locaux. Des ambulances et du personnel médical avaient été stationnés à proximité au cours des heures précédant le raid. Après que les activistes eussent été arrêtés et emprisonnés pour « interférence avec la mission diplomatique que reconnaît le Département d’Etat », l’ambassade fut cyniquement remise à Carlos Vecchio, pseudo-ambassadeur du président autoproclamé Juan Guaido [5].

Hormis ces cas impliquant deux dictatures militaires et un Etat voyou, nulle part sur le continent une ambassade abritant des opposants politiques n’a été violée, pas plus pendant la tyrannie argentine que sous le régime du général Augusto Pinochet.

Washington : ambassade de la République bolivarienne du Venezuela en état de siège avant d’être investie par la police étatsunienne.


Devant la gravité des faits, le Mexique rompt immédiatement ses relations diplomatiques avec l’Equateur et annonce son intention de saisir la Cour internationale de justice (CIJ), plus haute instance judiciaire des Nations unies. Depuis la Belgique, où il réside, l’ex-président Correa commente assez justement : « Noboa est un fils de riche qui est né dans un berceau doré et a vécu dans une bulle. Il pense qu’avec ses millions, il peut tout acheter et qu’il dirige sa plantation de bananes et non un pays. »

De l’Union européenne aux Nations unies en passant par l’Organisation des Etats américains (OEA) et même de gouvernements de droite dure, comme celui de l’argentin Javier Milei, la réprobation est unanime. Comme le Mexique, le Nicaragua rompt ses relations diplomatiques avec Quito. Le Venezuela et le Honduras, retirent leurs ambassadeurs. Même l’opposition vénézuélienne se fend d’une déclaration mollassonne ! Il est vrai qu’elle se sent concernée, ses leaders extrémistes transitant régulièrement par les missions diplomatiques amies (le patron des patrons Pedro Carmona dans la colombienne en 2002, après le coup d’Etat raté contre Hugo Chávez ; l’ « ultra » Leopoldo López en 2019 chez les Espagnols, qui l’aideront à s’enfuir du pays ; six membres de l’équipe de l’inéligible Maria Corina Machado, accusés de préparer une vague de violence et actuellement logés par l’ambassadeur argentin). Jamais Chávez ou Nicolás Maduro, souvent accusés de tous les maux, n’ont tenté la moindre action pour violer ces sanctuaires.

Sans en faire trop non plus dans la sévérité à l’égard de leur ami et allié Noboa, et oubliant leurs propres turpitudes dans l’ambassade du Venezuela (qui, à l’époque, n’ont guère ému la « communauté internationale » et la noble corporation des éditocrates), les Etats-Unis « condamnent toute violation de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques et prennent très au sérieux l’obligation des pays hôtes, en vertu du droit international, de respecter l’inviolabilité des missions diplomatiques ».

Le gouvernement de Noboa n’en a cure. Depuis Quito, il persiste à justifier son action. « Chaque ambassade a un objectif unique, commence par asséner le ministère de la Communication : servir d’espace diplomatique dans le but de renforcer les relations entre les pays ; aucun criminel ne peut être considéré comme une personne politiquement persécutée. » L’argument va tourner en boucle dans les très complaisants médias équatoriens : jamais le « délinquant de droit commun » Glas n’aurait dû être soustrait à la justice, qui le recherchait. « Le Mexique aurait dû respecter les obligations contenues dans la Convention des Nations unies contre la corruption de 2002 et la Convention interaméricaine contre la corruption de 1996, qui rendent effectif le devoir de coopérer pour prévenir et combattre les actes de corruption dans l’exercice des fonctions publiques », assène la ministre des affaires étrangères Gabriela Sommerfeld.

Ses amis et comparses volent au secours de Noboa. Les très conservateurs ex-chefs d’Etat et de gouvernement membres de l’Initiative démocratique d’Espagne et des Amériques (IDEA) – José María Aznar (Espagne), Felipe Calderón (Mexique), Mauricio Macri (Argentine), Andrés Pastrana (Colombie), Lenin Moreno et Guillermo Lasso (Equateur), etc. – s’inquiètent de voir un « délinquant » s’abriter derrière le paravent du droit international : « Nous rejetons l’octroi par le gouvernement mexicain du droit d’asile politique à l’ex-vice-président Jorge Glas. »

En mode plus hypocrite, l’indigène et anti-corréiste primaire Yaku Pérez, enfant chéri des « écolos » français, condamne le viol de l’ambassade mexicaine par Noboa mais aussi l’octroi de l’asile politique à Glas par AMLO [6].

Reste que tous ces arguments tombent à plat… Signée à Caracas le 28 mars1954 au sein de l’OEA par vingt pays de la région, ratifiée par quatorze, la Convention sur l’asile diplomatique précise dans son article 3 : « Il n’est pas permis de donner asile à des personnes qui, au moment de le demander, sont inculpées ou poursuivies pour des délits de droit commun ou qui ont été condamnées par des tribunaux ordinaires compétents et n’ont pas purgé leurs peines, ni aux déserteurs de l’armée de terre ou de mer ou de l’air, sauf si les faits qui motivent la demande d’asile, quel que soit le cas, revêtent clairement un caractère politique. » Qui juge de ce caractère politique ? « Il appartient à l’Etat qui accorde l’asile de qualifier la nature du délit ou de juger des motifs de la poursuite », répond l’article 4 [7]. En d’autres termes, et s’agissant de Glas, c’est le Mexique, le pays d’accueil, qui dispose du pouvoir de trancher quant à la nature des accusations qui pèsent sur lui. Sachant que, pour tout observateur averti, et AMLO en est un, il est aisé de constater que l’ex-vice-président équatorien subit une authentique persécution.

Jorge Glas Espinel : nommé en 2007 président du directoire du Fonds de solidarité chargé de coordonner les entreprises électriques et téléphoniques ; à partir de 2009, ministre coordinateur des Secteurs stratégiques. Numéro 2 de l’exécutif entre 2013 et 2017, pendant une partie du mandat de Correa, puis, de 2017 à 2018, au début de l’administration de Lenín Moreno (lui aussi élu sous les couleurs de la Révolution citoyenne représentée alors par le parti Alianza País). Correa aurait bien vu en Glas son successeur. Jugé un peu trop clivant pour attirer le centre, celui-ci est écarté au profit de Moreno, en apparence beaucoup plus lisse, dont il sera néanmoins le colistier. Se posant en héritiers du chef de l’Etat sortant, tous deux seront élus le 2 avril 2017 face au banquier Guillermo Lasso avec 51,16 % des voix.

Rafael Correa, Lenín Moreno, Jorge Glas


Dès le début de son mandat et en une période incroyablement brève, Moreno effectue un virage à 180°. Comment, où, par qui et quand a-t-il été coopté pour se livrer à une telle trahison de son prédécesseur et de leurs électeurs communs n’a, pour l’heure, pas été élucidé. Ce qui est sûr c’est que, avec pour objectif principal la liquidation de l’héritage de Correa, Moreno réinstaure un néolibéralisme pur et dur et se rapproche des Etats-Unis. Glas rue dans les brancards, manifeste publiquement son désaccord, dénonce l’abandon des secteurs de l’électricité, des hôpitaux et de diverses institutions publiques à des escrocs en col blanc. Mal lui en prend : en l’absence de Correa, parti vivre un temps en Belgique avec son épouse (belge)… il devient l’homme qu’il faut faire tomber en priorité.

Depuis décembre 2016, le Département américain de la Justice (DoJ) poursuit la multinationale brésilienne du BTP Odebrecht en vertu du Foreign Corrupt Practices Act (loi sur les pratiques de corruption à l’étranger). Bien que son siège social soit au Brésil, certains des transferts de la firme sont réalisés à partir de comptes bancaires domiciliés à New York, plaçant de fait l’entreprise sous la juridiction américaine – un postulat contestable, mais que les Etats-Unis ont unilatéralement imposé. Or il se trouve qu’Odebrecht dérange : non seulement elle gagne régulièrement des contrats face à des entreprises étatsuniennes, mais, au passage, elle renforce l’influence du nationalisme économique des dirigeants brésiliens (Luiz Inácio « Lula » da Silva d’abord, Dilma Rousseff dans un second temps).

Le DoJ révèle donc que, entre 2001 et 2016, la transnationale a payé 788 millions de dollars de pots-de-vin pour obtenir des contrats dans douze pays d’Amérique latine et une nation africaine (l’Angola), dont, entre 2007 et 2016, 35,5 millions à des fonctionnaires du gouvernement équatorien. Curieusement, alors que les allégations concernant les autres pays se soucient d’actes de corruption commis à partir de 2001 – année coïncidant peu ou prou avec l’arrivée de la gauche au Brésil en la personne de Lula, ce qui laisse les gouvernements conservateurs antérieurs à l’écart de tout examen –, la mise en cause de l’Equateur ne démarre qu’à compter de 2007, le début des « années Correa » (épargnant également et de fait les gouvernements de droite qui l’ont précédé).

Dans le même temps, le DoJ approfondit ses contacts avec les appareils judiciaires des pays de la région où la transnationale a réalisé des travaux. Le plus célèbre de ces contacts s’appellera Sergio Moro. Juge brésilien diplômé de Harvard, celui-ci, « invité international » auprès du Département d’Etat, rendra visite à plusieurs agences étatsuniennes chargées de lutter contre le blanchiment, mais aussi à… la CIA. Après avoir tordu les faits et manipulé l’opinion pour emprisonner Lula en 2016, l’empêchant ainsi de se présenter à l’élection présidentielle de 2018, Moro deviendra un temps ministre de la Justice du principal bénéficiaire de l’opération, le président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Au Brésil, précisément, c’est en voyant l’étau de l’opération « Lava Jato » (« lavage-express ») menée par Moro se resserrer que Marcelo Odebrecht, le « boss » de la transnationale, passe aux aveux. Condamné le 8 mars 2016 à dix-neuf ans de prison, il n’en effectuera que deux avant d’être assigné à résidence dans une villa luxueuse de São Paulo (puis de voir sa sentence réduite à 7 ans ½ en avril 2022 et de retrouver une totale liberté en 2023). Sous la pression les poussant à « coopérer », soixante-dix-sept cadres d’Odebrecht dévoilent eux aussi les montages (bien réels, en Equateur comme ailleurs) et les corrompus (tout aussi réels) en ayant bénéficié ; certains de ces cadres « balancent » au passage les noms qu’on leur suggère, pour peu qu’on leur promette une réduction de peine (en décembre 2017, Rodrigo Durán Tacla, un ancien opérateur financier d’Odebrecht, accusera les procureurs de « Lava-Jato » de promouvoir des « délations à la carte » dans le but d’incriminer des hommes politiques et des autorités [8]) ; d’autres, au passage, en profitent pour régler des comptes…

L’entreprise brésilienne est présente en Equateur depuis les années 1980. Elle s’est vue attribuer des chantiers d’infrastructure sous six des gouvernements qui ont précédé celui de la Révolution citoyenne. La situation se gâte en 2007. Correa vient d’arriver au pouvoir, Glas a été nommé président du Fonds de solidarité. A quelques mois de l’inauguration de la centrale hydro-électrique San Francisco, construite par Odebrecht en vertu d’un contrat signé en 2000 sous la présidence de Gustavo Noboa (grand-cousin de l’actuel président), 253 failles structurelles sont détectées, entraînant l’arrêt des activités. En première ligne du fait de ses fonctions, Glas entre en fureur lorsque la transnationale réclame sans pudeur 10 millions de dollars pour effectuer les réparations. Après que, scandalisé, il ait fait remonter l’affaire à Carondelet (le Palais présidentiel), Marcelo Odebrecht se déplace en personne pour le rencontrer. La discussion fut orageuse, témoignera ultérieurement Glas : « Il a insinué qu’on utilisait ce conflit politiquement, pour gagner des voix. Je l’ai poussé hors de mon bureau (...) Il m’a menacé et m’a dit “tu ne seras pas toujours fonctionnaire, tu verras”, et il est parti [9].  » Correa, de son côté, tranche rapidement. « Réglez rapidement ce qu’ils ont fait et réglez rapidement le reste des contrats, qui sont extrêmement néfastes pour le pays, réagit-il. Ils ne vont pas seulement quitter le pays… Je ne me reposerai pas tant que je n’aurai pas fait savoir au monde ce qu’ils ont fait dans ce pays. »

Son expulsion fait perdre à la transnationale de nombreux contrats – Toachi-Pilatón et Baba (hydro-électricité), Carrizal-Chone (irrigation) ou l’Aéroport del Tena.

L’époque n’est pas à la guerre entre pays qui prônent l’intégration. L’intervention de Lula, avec la médiation du vénézuélien Hugo Chávez, va permettre à Odebrecht de reprendre pied en Equateur en 2010. La firme a toutefois dû préalablement accepter les conditions posées par le gouvernement : réparer intégralement la centrale San Francisco pour un coût estimé à 55 millions de dollars et payer 20 millions de dollars pour les dommages occasionnés par sa paralysie. Le genre de désagrément qui ne s’oublie pas…

Les détentions commencent quand, le 6 janvier 2017, est arrêté Mauro Terán, ex-conseiller du technocrate social-chrétien Mauricio Rodas, maire de Quito (dans la capitale, le consortium Acciona-Odebrecht mène à bien la construction du futur métro). Suit en avril l’ex-ministre de l’Electricité dans le gouvernement Correa, Alecksey Mosquera. Puis la machine s’emballe. Incapable d’expliquer la présence de 1 236 849 dollars excédentaires dans son patrimoine, l’ex-ministre des Hydrocarbures et ex-gérant de Petroecuador (la compagnie pétrolière nationale) Pereja Yannuzzelli, dit « Pacaya », décide d’éclabousser tout le monde pour tenter de sauver sa peau. Les détournements dont on l’accuse ayant eu lieu dans le cadre de Petroecuador, il affirme que, dans cette entreprise, « absolument rien ne se faisait sans l’approbation de Jorge Glas ».

L’affirmation fait d’autant plus sensation que, le 24 mai, les révélations des délateurs brésiliens – et en particulier de José Conceição Santos, ex-directeur d’Odebrecht en Equateur depuis 1994 – provoquent l’arrestation de l’oncle de Glas, le puissant homme d’affaires Ricardo Rivera. Pour cinq contrats attribués à la multinationale depuis 2010, ce dernier est accusé d’avoir reçu 14 millions de dollars. Glas, pour sa part, affirme Santos, aurait touché 16 millions de dollars en tant que « fonctionnaire qui connaissait et coordonnait le paiement des pots-de-vin ».

« Voleur, corrompu et corrupteur d’une entreprise corrompue et corruptrice qui cherche à faire couler les autres pour réduire sa peine ! », explose Glas, insistant sur le fait que Santos, en dehors de son propre témoignage, n’a pas présenté « un seul élément de preuve » contre lui.

Moreno n’en saute pas moins sur l’occasion. Pas une preuve, effectivement, mais la thèse lui convient parfaitement. Le 3 août, il démet son vice-président de toutes ses fonctions et, le lendemain, avertit : « Ingénieur Glas, le doigt se dirige chaque jour un peu plus dans votre direction. » Par un vote unanime, y compris des députés « corréistes », l’Assemblée autorise l’enquête pénale diligentée contre Glas, toujours officiellement vice-président puisque, issu du suffrage universel, il ne peut être destitué par le seul chef de l’Etat. Et qu’il refuse catégoriquement de démissionner. « Je me soumets à la justice, affirme-t-il. Il n’y a pas de calcul politique, j’ai demandé à mon mouvement d’approuver la demande de procès. »

Qui semble aller très vite, désormais.

Le 2 octobre 2017, « des indices faisant présumer qu’un délit pourrait avoir été commis », le procureur général Carlos Baca, en adepte fervent du conditionnel, signe un ordre d’arrestation préventive et expédie Glas dans Prison n°4, à Quito.

Pourtant, s’il n’a pas nié les accusations d’Odebrecht le concernant, Rivera, dans un mémoire versé au dossier du procureur le 28 août, a soutenu que sa seule relation avec le vice-président était d’ordre familial et a précisé : « Mes activités privées depuis 2007 relèvent de ma seule responsabilité et, par conséquent, sont totalement ignorées et sans participation de quelque nature de l’ingénieur Jorge Glas Espinel. »

Qu’importe. Le procureur Baca n’est pas bon enfant. Sauf pour ceux qui rendent service à la cause. Lors de l’audience d’évaluation et de préparation du procès des dix-huit accusés, il s’abstient de déférer quatre Brésiliens, dont le principal représentant de la firme en Equateur José Conceição Santos. « Il ne peut pas être inculpé car il a été condamné pour les mêmes faits au Brésil où il purge une peine de huit ans de prison et qu’il ne peut être jugé deux fois pour le même délit. » Depuis la Belgique, Rafael Correa laisse exploser son indignation : « Ce n’est pas possible ! Ils laissent les Brésiliens d’Odebrecht impunis, à commencer par Santos, un corrompu qui a avoué… C’est une grande farce ! »

On pourrait presque parler de « farce multinationale » puisque Santos, en échange de révélations sur ses « partenaires », jouira également d’une immunité judiciaire totale aux Etats-Unis, dans le cadre du No Prosecution Agreement (Accord de non-poursuite ; NPA), lorsqu’il y sera appelé à témoigner.

Si Correa réagit aussi fougueusement c’est aussi parce qu’il sait depuis quelques semaines que lui aussi est dans la machine à broyer qu’a mis en route son successeur et supposé ami, « le félon » Moreno. Lors d’une rencontre binationale tenue au Pérou – où l’ex-dictateur Alberto Fujimori purge une peine de 25 ans de prison et où l’ex-chef de l’Etat Ollanta Humala vient d’être placé en détention provisoire pour corruption –, Moreno, avec gourmandise, a lâché : « En Equateur, nous n’avons pas d’ex-présidents emprisonnés, mais nous ne perdons pas l’espérance… »

Soudain, apparaît une clé USB. Mieux que dans le meilleur des « polars » : elle a été remise par Alfredo Alcívar, ex-collaborateur et homme de confiance de l’ « oncle Rivera » à l’un de ses amis, lequel, par le plus grand des hasards, travaille dans les services de renseignement. Patatras… Chargé d’examiner le support, l’expert Luis Fabián Hurtado affirme qu’il n’est pas possible « de valider l’authenticité, l’originalité et la fiabilité de l’information contenue dans la clé USB sans avoir accès à la source originale. » Impossible : l’ordinateur portable en question a malencontreusement disparu.

D’autres spécialistes chevronnés ne se montrent pas plus à la hauteur de la noble tâche qui leur a été confiée. Après avoir examiné les documents envoyés par le DoJ depuis les Etats-Unis, l’experte et traductrice Marlene Carrera conclue que n’y apparaît aucun des noms des inculpés. Travaillant sur d’autres documents en provenance de Washington, Mauricio Romero constate qu’ils ne mentionnent ni le nom de Jorge Glas ni l’abréviation « JG ».


Rapport de l’expert Luis Fabián Hurtado.


Aucun des prévenus ne met le vice-président en cause. Son nom n’est prononcé par aucun des quarante-cinq témoins et experts. Le rapport du Service des impôts (SRI) ne mentionne rien d’anormal, l’Unité d’analyse financière (UAFE) ne détecte aucune transaction suspecte. » Glas n’a pas été évoqué dans les « Panamá Papers » ; il n’apparaît pas plus dans les « Pandora Papers », contrairement au futur président Guillermo Lasso (14 société offshore) ; les « INA Papers » l’ignorent, qui mettent en cause le seul Lenín Moreno [10]… On est là loin du cas de l’ex-Contrôleur général de l’Etat Carlos Pólit [11].

Fonctionnaire toute sa vie, ministre sous la présidence de Lucio Gutiérrez (2003-2005), Pólit a été nommé contrôleur général en 2007 par le Congrès, ratifié par l’Assemblée constituante en 2008, élu au même poste, en 2012, par le Conseil de participation citoyenne et de contrôle social (CPCCS), qui, en 2017, l’a réélu. Quand éclate le scandale Odebrecht en 2017, Pólit s’enfuie à Miami. Il va y vivre tranquillement, en famille jusqu’à ce que, cinq ans plus tard, le 29 mars 2022, il soit arrêté. Les yeux toujours fixés sur Odebrecht, la justice étatsunienne l’accuse de blanchiment d’argent et d’actifs. Lorsque le juge de Floride lui demande 18 millions de dollars de caution afin de le laisser attendre son procès en liberté, Pólit lève les bras au ciel, accablé : il ne dispose malheureusement que de… 15,2 millions de dollars d’actifs et de biens dans ce pays, certaines de ses propriétés étant par ailleurs hypothéquées. Après négociation, Pólit quittera le centre de détention en payant 10 millions de dollars en biens immobiliers et 1 million de dollars en espèces, ce qui lui permettra de vivre assigné à résidence au domicile de sa fille Jeanette, avec bracelet électronique, pendant la durée de son procès (qui vient de se terminer le 23 avril 2024 par un verdict le déclarant coupable et une réincarcération).

Rien de tel avec Glas. Où est l’argent ? Nulle trace, nulle part. Aucun train de vie exorbitant. Correa ? Son standing, en Belgique, est celui d’un cadre supérieur. Pas de signalement d’un quelconque compte occulte d’Alianza Pais dans un paradis fiscal, jusqu’à plus ample informé.

Peut-être… N’empêche… Le 13 décembre 2017, la Cour nationale de justice condamne Glas pour « délit d’association illicite » à six ans de prison [12]. Son appel sera rejeté le 8 juin 2018, son pourvoi en cassation en octobre 2019.

Entre temps, Moreno a totalement verrouillé l’appareil judiciaire. Le 2 mai 2018, un Conseil de participation citoyenne et de contrôle social transitoire (CPCCS-t) qu’il a nommé de façon discrétionnaire a intronisé un nouveau procureur général « par intérim », Edwin Pérez Reina. Aucune disposition légale n’autorise ce CPCCS-t à nommer des autorités transitoires ou à procéder à des affectations. L’investiture de Pérez Reina a lieu le 3 mai devant la plénière du CPCCS-t et non devant l’Assemblée nationale, comme l’exige la Constitution. Pour faire bonne mesure, le 4 juin, cette même assemblée plénière a révoqué les membres du Conseil de la magistrature (CJ) et créé de toutes pièces un CJ « transitoire » (CJ-t) à la botte, dont tous les membres sont des opposants à Correa.

La vendetta peut continuer, le « law fare » déployer ses serres [13].

Après avoir effectué une année de sa peine dans la Prison 4 de Quito, Glas a été transféré dans un pénitencier de haute sécurité, loin de sa famille, à Latacunga. Il s’agit de le punir : malgré les pressions et les propositions d’accords qui lui seraient bénéfiques, il refuse de mettre en cause ses camarades de parti ou Correa. Dix-sept jours de grève de la faim et la détérioration de son état de santé en novembre 2018 obligent à le transporter en urgence à l’hôpital. Il n’a pas, dans sa cellule, les médicaments qu’il doit prendre pour la gastrite et l’hypertension artérielle dont il souffre.

Le 2 mai 2019, le site web Mil Horas révèle un nouveau scandale qu’il baptise « Riz vert » – un plat typique de la région ! Plus que de gastronomie, il s’agit d’un courrier électronique reçu par Pamela Martínez, conseillère de Correa pendant ses mandats, dans lequel un corrupteur a utilisé les termes « Recette du riz vert 502 » pour évoquer des « dons volontaires » illégaux versés entre 2012 et 2016 par plusieurs individus et entreprises (dont Odebrecht) à la campagne de l’ancien président, en échange de contrats publics. Autre site d’information, La Fuente, fondé par les deux « journalistes d’investigation » Fernando Villavicencio et Christian Zurita, se mêle de la partie et publie les mêmes accusations. Déjà connus pour leurs liens, leur amitié et leurs enquêtes, Villavicencio et Zurita investissent le devant de la scène. « Je possède des documents qui montrent la responsabilité de l’ex-président, parce que Martinez était son assistante, et qu’elle n’était pas autorisée à agir de façon autonome », déclare Villavicencio à la radio.

Moins d’une semaine plus tard, record absolu de célérité, c’est sur la base de ces seules mises en cause journalistiques que la procureure Diana Salazar entame une enquête nommée « Caso Sobornos 2012-2016 » (« affaire pots-de-vin »).

Fernando Villavicencio et Christian Zurita.


Outre la cooptation des appareils judiciaires par le DoJ, les Etats-Unis ont intensifié leur aide à des fondations et à des médias annoncés comme participant activement, et entre autres nobles tâches, « à la lutte anti-corruption ». « La NED financera un projet médiatique en Equateur », titre ainsi en janvier 2014 El Telegrafo, quotidien alors favorable à la Révolution citoyenne.

Pour mémoire : la NED (Nouvelle fondation pour la démocratie) a été créée en 1984 par Ronald Reagan pour remplacer la trop sulfureuse et contestée CIA dans le financement des mouvements « dissidents » et pro-occidentaux.

S’agissant de l’Equateur en 2014, il s’agit de renforcer l’opposition au gouvernement par la création de médias sur Internet – en l’occurrence Mil Hojas, que dirigera Zurita, jusque-là journaliste au quotidien de droite El Universo.

Fait également partie des heureux destinataires de la manne le média numérique Plan V, que mène Juan Carlos Calderón, également directeur de la très droitière Fondation andine pour l’observation et l’étude des médias (Fundamedios). Membre de l’Association interaméricaine de la presse, cette dernière fondation a en outre pour partenaires l’Open Society Foundation et Freedom House – connues pour leurs opérations d’ingérence dans la région – ainsi que la Banque Pichincha [14].

On ne dit pas du mal d’un mort ! Après son assassinat – condamné ici sans aucune ambiguïté – au cours du premier tour de la présidentielle de 2023, il deviendra quasi impossible de s’exprimer en mode critique sur la trajectoire de Villavicencio. Pourtant, l’homme n’a rien de l’ « Ange blanc » unanimement encensé depuis sa tragique disparition. Ex-communiquant puis dirigeant syndical au sein de l’entreprise pétrolière publique Petroecuador, Villavicencio est devenu entre 2009 et 2014 le conseiller du député de Pachakutik (PK) Cliver Jiménez qui, le 30 septembre 2010, en opposant radical, a joué un rôle prépondérant dans une éphémère tentative de renversement du président Correa.

Ce jour-là, des centaines de policiers s’étaient rebellés, avaient occupé le Congrès et pris le contrôle des aéroports de Quito et Guayaquil, censément pour protester contre l’approbation d’une loi supprimant certaines de leurs primes à l’ancienneté. Se présentant à la caserne du 1er Régiment de la police de Quito dans le but d’expliquer aux mutins le contenu exact de la loi, Correa fut fortement bousculé, menacé, et dut se réfugier dans le très proche Hôpital métropolitain, où il demeura séquestré toute la journée.

Depuis le balcon principal du Palais Carondelet, plusieurs ministres invitèrent alors leurs compatriotes à défendre la démocratie et l’état de droit, tandis que, principal dirigeant d’Alianza Pais et ministre des Affaires étrangères, Ricardo Patiño (qui devra s’exiler au Mexique en 2019) appelait la foule à aller libérer le chef de l’Etat.

Après que des milliers de sympathisants de Correa se soient battus avec la police devant l’hôpital, l’armée, demeurée loyale, lança une opération de sauvetage du président. Au terme de quarante-cinq minutes d’échange de coups de feu et d’affrontements entre militaires et policiers, qui firent cinq morts, le Groupe des Opérations spéciales (GOE) parvint à libérer Correa.

Ulcérés par l’échec de cette tentative de renversement, Cliver Jiménez et Villavicencio accusèrent publiquement Correa de « crime contre l’Humanité » pour avoir fait… attaquer militairement un hôpital ! Condamné en 2014 à dix-huit mois de prison et au paiement d’une forte amende de 140 000 dollars (ramenée ultérieurement à 47 000 dollars) pour diffamation, Villavicencio se cacha en Amazonie (avec Jiménez) chez les indigènes Sarayaku, puis se réfugia au Pérou pour échapper à l’arrestation. Jouant les victimes d’une dictature et demandant régulièrement à Washington des sanctions contre son pays, comme un vulgaire Juan Guaido, il ne réapparaîtra dans le pays qu’à l’arrivée au pouvoir de Moreno. Dès lors, reprenant sa casquette de « journaliste d’investigation » et en lien avec une institution judiciaire partialisée, il va s’attacher à diaboliser la Révolution citoyenne, en ciblant particulièrement Glas et Correa. Il s’acharnera également sur Julian Assange, réfugié dans l’ambassade équatorienne à Londres, n’hésitant pas à recourir à la diffusion de « fake news », en particulier dans The Guardian [15]. A CNN, il confiera : Celui-là même qui veut revenir [Correa], a reçu des fonds des Forces armées colombiennes, les FARC, bras armé des cartels [16]. » Une manipulation politico-médiatique récurrente et remontant à 2008, dans le cadre de la guerre sale menée depuis Washington et Bogotá contre les gouvernements de Chávez et Correa [17].

Un flux continu de « révélations » et de boules puantes supposément obtenues grâce à d’ « exceptionnelles investigations ». En 2017, quand a démarré l’affaire Odebrecht, Villavicencio s’était déjà répandu : Glas et Correa sont les vis sans fin d’une machinerie internationale de corruption, dans laquelle sont impliqués les pays qui forment le groupe dit des BRICS, en particulier la Chine et la Russie [18]. Et, « chaque fois que Villavicencio tweete quelque chose, résumera le député Roberto Cuero Medina, El Comercio, El Universo, Ecuavisa, Teleamazonas le retweetent ; une série de sites web ou de médias alternatifs (...), plus de 40 ou 50 stations de radio en ligne ; en d’autres termes, il y a un concert médiatique pour servir de caisse de résonance à ce qu’il fait. »

Ce sont donc les duettistes Villavicencio et Zurita qui lancent l’opération « Riz vert ». La procureure générale Diana Salazar la met en musique, accusant formellement en 2020 Correa, Glas et plusieurs anciens fonctionnaires d’avoir participé au système de corruption présumée. L’histoire sera réglée en moins d’un an, quand d’autres procédures, comme celle engagée contre l’ex-président Jamil Mahuad pour détournement de fonds, ont duré jusqu’à vingt ans. La programmation de l’audience en un temps si ramassé a surtout pour but de condamner Correa suffisamment tôt pour l’empêcher de se présenter à la prochaine élection présidentielle – fût-ce à la fonction de vice-président.

La volonté forcenée d’en finir avec la Révolution citoyenne va une fois de plus se manifester jusqu’à la caricature. « Préparés » dans les locaux de la police de Quito, des témoins sont finalement récusés, car considérés peu fiables. Principales accusées et témoins pour avoir censément pris des notes et tenu un registre des pots-de-vin reçus en échange de services non fournis ou gonflés, l’ex-conseillère de Correa, Pamela Martínez, et son assistante Laura Terán, vont recevoir des peines mineures – trois ans de prison pour la première, un an et sept mois pour la seconde – en récompense de leur collaboration avec la justice.

Au cœur des révélations, un carnet : caché par la détenue et « repentie » Martínez derrière une cheminée de son logis, il a été découvert par la police lors d’une perquisition. Manuscrit, il contient sur 38 pages un certain nombre d’observations et d’instructions attribuées à « SP » (monsieur le président) et « VP » (le vice-président) ainsi qu’un relevé des pots-de-vin reçus pour financer les campagnes des élections locales de 2014. Mais il a été rédigé quatre années après les faits, précise Martínez devant la Cour nationale de justice (CNJ) : « Je voyageais dans l’avion Quito-Guayaquil en 2018 et j’ai eu envie de prendre des notes sur tout le processus. Je n’avais qu’un carnet dans ma mallette et j’ai commencé à prendre ces notes (…). »

Formidable mémoire ! Au cours d’un vol de 35 minutes, Martínez se souvient au centime près de chacune des transactions effectuées quatre années auparavant ! A quarante-huit mois d’intervalle, elle en effectue la relation au présent, comme elle devrait l’être si écrite en temps réel, au fur et à mesure des événements…

En 2021, lors d’une interview accordée à Pichincha Comunicaciones, Correa révélera que Martínez a contacté l’un de ses avocats pour lui demander de l’aide, le ministère public n’ayant pas respecté l’accord qu’il avait avec elle : « Ils devaient lui donner six ou neuf mois, mais ils lui ont donné 36 mois. Elle a donc contacté mon avocat pour lui dire : “Si vous pouvez m’aider à demander l’asile, je dis la vérité.” C’est Diana Salazar elle-même qui l’a forcée à faire le cahier pour inventer des preuves contre nous et ils ont simulé la perquisition à son domicile [19]. »

Nul n’est obligé de croire Correa sur parole. On notera simplement que, appuyé par ses supérieurs, le policier ayant mené la perquisition au domicile de Martínez a systématiquement et catégoriquement refusé de donner une quelconque information sur la manière dont s’est déroulée l’opération. On relèvera également que l’expertise graphologique réclamée par les avocats de la défense pour établir l’âge de l’encre utilisée pour rédiger le fameux carnet a été refusée par le ministère public. On pointera enfin que, après voir examiné un tableau Excel fourni par Laura Terán, une expertise internationale est arrivée à la conclusion qu’il a été implanté et modifié dans l’ordinateur dont il était issu ; conclusion que le ministère public n’a jamais jointe au dossier.

Seule base finalement retenue : des courriers diffamatoires, dont la justice n’a pas établi l’origine. Le 7 avril 2020, en pleine pandémie et alors que toutes les autres audiences ont été suspendues, la Cour nationale de justice condamne Correa (par contumace) et dix-sept autres accusés, dont deux ex-ministres et Jorge Glas, à huit ans de prison. L’absence de preuves a été tellement criante que le tribunal a dû modifier l’acte d’accusation de Correa et l’a condamné avec le plus grand sérieux pour avoir exercé « une influence psychique » sur ses subordonnés. Rien de plus consistant.

Confirmées en appel, les peines le seront également en cassation. Sauf pour Pamela Martínez, qui, finalement récompensée, verra sa sentence ramenée à neuf mois.

Bref intermède. Le 27 octobre, Correa est appelé à comparaître pour… homicide ! Une accusation en relation avec la mort du militaire Froilán Jiménez, tué lors de la tentative de coup d’Etat du 30 septembre 2010.

Pas dupe, Interpol refusera à quatre reprises les demandes du gouvernement équatorien de faire procéder à l’arrestation et à l’extradition de Correa, estimant que sa condamnation et ses… trente-quatre autres mises en examen (en attendant mieux !) pourraient être motivée par des considérations politiques.

Si Correa se trouve bloqué en Belgique, sans possibilité de rentrer participer à la vie politique du pays », mais libre, Glas, lui, est toujours embastillé. Le 10 avril 2022, alors qu’il a purgé quatre ans et six mois, un recours d’habeas corpus obtient sa libération en raison de la grave détérioration de son état de santé. Son avocat Édison Loaiza envisageait déjà depuis un certain temps de demander l’unification des deux peines – Odebrecht (six ans) et « Sobornos » (huit ans) –, puis, Glas ayant déjà accompli la moitié de la peine la plus longue (huit ans), d’obtenir une libération anticipée pour bonne conduite, comme le permet l’article 32 du Code d’exécution des peines et de la réhabilitation sociale.

C’est compter sans le lynchage médiatique, l’armée des plumitifs et des « asociaux de réseaux », à la fois délateurs, enquêteurs, procureurs, juges et bourreaux. Cette fois, c’est le site d’ « investigation » Código Vidrio qui, en diffusant une vidéo de 39 secondes, alerte l’opinion sur une réunion « qu’a eu » en son temps Glas avec l’ex-directeur de l’Agence de régulation et de contrôle des hydrocarbures (ARCH), José Luis Cortázar, pour l’inciter à commettre des actions délictueuses bénéficiant au gouvernement de Correa, en ne laissant rien « par écrit ».

« Je tiens à souligner avec force que ni au cours de cette réunion, ni à aucun moment pendant toutes les années où j’ai exercé des fonctions publiques, ni le président ni le vice-président ne m’ont jamais demandé ou ordonné de commettre des actes contraires à la loi ou de nature inappropriée, réagit immédiatement Cortázar, le 18 mai. Il est clair que la vidéo est mutilée et a été interprétée de manière tendancieuse (…) dans l’intention de nuire à Glas [20]. »

Bien vu ! Deux jours plus tard, l’habeas corpus de l’ex-vice-président est révoqué et il se retrouve dans la prison 4 de Quito, « pour raisons de sécurité ». Le lendemain, le juge Javier Mocoso, qui lui avait accordé l’habeas corpus, est destitué.

Seconde demande d’habeas corpus acceptée, le 5 août 2022. Le président Guillermo Lasso accuse le magistrat d’avoir commis de graves irrégularités et justifie le refus du Service d’attention intégrale aux personnes adultes privées de liberté (SNAI) d’exécuter les ordres de libération en faveur de Glas (et de deux autres prisonniers). Il faut attendre le 28 novembre pour que l’ex-vice-président ressorte enfin, en liberté conditionnelle. Le président du Conseil de la magistrature (CJ), Fausto Murillo, dépose une plainte pour usurpation de fonctions contre le juge Banny Rubén Molina Barrezueta, qui a permis cette libération et unifié les deux peines, comme demandé par les avocats. Un autre juge, John Rodríguez Mindiola, subira les foudres de la justice, se retrouvera en détention préventive et sera destitué pour avoir un peu plus tard rendu ses droits politiques à Glas. Qui, le 19 mars 2023, se voit à nouveau retirer les droits en question.

Guillermo Lasso : « Je me suis fixé pour objectif que les correistes ne reviennent pas. »


Et pourtant… De nouveaux éléments du dossier ont surgi. Dont l’enregistrement audio d’une conversation au cours de laquelle le magistrat de la Cour nationale de justice (CNJ) Iván Saquicela, s’inquiète, à la veille du procès « Sobornos », des manœuvres de la juge Daniela Camacho et de la procureure Diana Salazar, reformulant les accusations pour enfoncer les prévenus : « Tant l’existence de l’infraction que la responsabilité présumée sont très différentes de l’accusation initiale, qui n’existe plus, et elle [la juge] aurait donc dû demander de justifier ses éléments, ce qu’elle ne fait pas [21].  » Ce qui rendait la procédure nulle, de totale nullité. Mais n’en permit pas moins ultérieurement au même Saquicela de condamner entre autres et sans états d’âme, sur ces bases frelatées, Glas et Correa. Et d’être récompensé en devenant président de la CNJ.

Autre déflagration, venue du Brésil, cette fois… Début septembre 2023, qualifiant comme « l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire du pays » la décision qui a jeté pendant 580 jours Lula en prison en 2018 et 2019, le Tribunal suprême fédéral (TSF), la plus haute juridiction du pays, a annulé toutes les preuves – « inutilisables » par « n’importe quelle juridiction » – obtenues dans le cadre de l’accord de collaboration avec Odebrecht, estimant qu’elles avaient été obtenues illégalement par l’ancien juge Sergio Moro. En cause, les serveurs Drousys et My Web Day B du département des opérations structurées d’Odebrecht, utilisés pour verser les pots-de-vin et dont les données, d’après les experts de la police fédérale, ont pu être modifiées ou falsifiées. D’où une annulation des condamnations dont les premiers bénéficiaires ont été Lula (déjà préalablement libéré pour vice de forme) et l’actuel vice-président brésilien Geraldo Alckmin. «  L’emprisonnement de Luiz Inácio Lula da Silva a été le résultat de manœuvres de la part d’agents publics visant à prendre le pouvoir », a résumé le juge du TSF Dias Toffoli.

Saisie par les avocats de Jorge Glas, condamné à partir de la même base d’ « informations », le juge Toffoli a accédé à leur demande, estimant les preuves retenues contre l’ex-vice-président équatorien tout aussi « nulles et non avenues » et, par conséquent, ne pouvant étayer les accusations portées contre lui. De quoi, en Equateur, pouvoir demander une révision du procès…

Un si sombre présage qu’il déclenche une intensification de la persécution !

Sur Teleamazonas, le 18 décembre 2023, la procureure générale Diana Salazar « révèle » que le « narco » Leandro Norero (alias « El Patrón »), assassiné en 2022 dans la prison de Cotopaxi, aurait payé 250 000 dollars à des magistrats corrompus pour faire libérer Glas. A charge de revanche quand celui-ci… deviendrait président ! « Car une partie de la stratégie de la criminalité organisée consiste à exercer un contrôle politique, un contrôle sur les autorités, assène Salazar. Comment exercent-ils ce contrôle sur les autorités ? En accordant des faveurs et en les monnayant. » Par la même occasion, Salazar rappelle que Glas doit se présenter à la justice car mis en cause dans le cadre de l’affaire « Reconstruction ».

En 2016, un très violent tremblement de terre a dévasté la côte équatorienne – 600 morts, plus de 6 200 blessés, près de 30 000 sans abris. Nommé par Correa président du Comité pour la reconstruction de la province de Manabí, Glas, d’après Salazar, aurait détourné 368 millions de dollars (délit de « peculado ») pour des travaux non prioritaires auxquels l’Etat d’exception a permis d’échapper aux procédures de passation de marchés publics.
Por favooooooooooooor ! Le comité en question n’a jamais été habilité à passer des contrats de travaux ou de services de quelque nature que ce soit [22]. Pendant tout son mandat, Glas n’a par conséquent ni émis ni signé un quelconque contrat. Il a en revanche remis ponctuellement quatre rapports à l’Assemblée nationale et réuni à six reprises la commission pour « hiérarchiser progressivement les projets en fonction des besoins, du niveau des études techniques, des ressources disponibles, pour ne citer que quelques critères [23]  ».
Pour Glas, la cause est définitivement entendue. Que ce soit sous Moreno, Lasso ou maintenant Noboa, il n’a aucune chance de s’en tirer. Dès le 17 décembre, il a gagné l’ambassade du Mexique et demandé l’asile politique.

Décret exécutif 1004 : attributions du Comité pour la reconstruction de la province de Manabí.


Tandis que se déroulait cette tragédie personnelle, l’Equateur, sous la conduite éclairée de Moreno (prudemment exilé au Paraguay au terme de son mandat) et de Lasso, a complètement sombré. Fin 2023, produit du démantèlement social construit entre 2007 et 2017, plus de 50 % de la population se partagent entre pauvreté et indigence. Si la Révolution citoyenne est demeurée la première force parlementaire du pays, elle n’a pu disposer d’une majorité à l’Assemblée nationale et, du fait d’alliance « baroques » de la droite avec des secteurs dévoyés de Pachakutik (bras politique du mouvement indigène), la présidence lui a échappé [24].
L’affaiblissement du secteur public, et en particulier des forces de sécurité, a jeté le pays, ravagé par le narcotrafic et l’insécurité, dans une spirale de violence sans précédent [25].

S’ajoutent à ce bilan calamiteux les turpitudes du président Guillermo Lasso. Alors qu’il est mis en cause pour quatorze sociétés financières opaques réfugiées dans des paradis fiscaux – au Panamá et dans le Dakota du Sud (Etats-Unis) –, l’Assemblée nationale, le 10 octobre 2021, approuve l’ouverture d’une enquête contre lui. Il échappe une première fois au procès politique grâce à un allié inconditionnel… Fernando Villavicencio, élu député et devenu président de la Commission de contrôle de la dite Assemblée. Future victime de sa « lutte implacable contre la corruption », celui-ci élabore un rapport très contestable lavant le chef de l’Etat de tout soupçon.
Il ne pourra en revanche le tirer d’embarras après les révélations en janvier 2023 du site La Posta sur ce qui deviendra l’affaire « León de Troya ». Intime du président, son beau-frère Danilo Carrera entretient des liens avec la mafia albanaise via son homme de confiance Rubén Cherres [26]. Plombé par l’impopularité, accusé d’avoir, par son inaction, fait entrave à l’enquête policière concernant ce proche, Lasso doit, à nouveau affronter un procès en destitution devant la représentation parlementaire. Plutôt que de subir l’humiliation d’un très prévisible « impeachment », il active la disposition constitutionnelle de la « mort croisée », qui lui permet de dissoudre l’Assemblée et prévoit un retour aux urnes dans les six mois. Ce qui permettra l’arrivée de Daniel Noboa à Carondelet, le 23 novembre 2023, pour terminer les dix-huit mois de fin de mandat du président déchu.

Lors de son élection, le néolibéral, héritier de l’homme le plus riche du pays, a cultivé une image d’individu rationnel et raisonnable – allant jusqu’à se revendiquer du « centre-gauche ». Sa campagne n’a pas reposé sur le traditionnel « anti-corréisme » forcenée de la droite, ce qui lui a acquis les voix d’une partie des électeurs conservateurs, mais las des affrontements. Pour autant, Action démocratique nationale (ADN), la coalition créée pour appuyer sa candidature, n’a porté que quatorze députés (sur 137) à l’Assemblée.
Alors que la vague d’insécurité infernale constitue la principale préoccupation des citoyens, il serait déraisonnable et contre-productif de savonner la planche du nouveau chef de l’Etat : tout comme le Parti social chrétien (PSC ; droite), la Révolution citoyenne, malgré les divergences idéologiques et l’amertume de la défaite, entérine un « pacte de gouvernabilité » octroyant une certaine tranquillité à Noboa. Plus vindicatif que soucieux de l’état du pays, Construye, de feu Villavicencio et de Zurita, outré par la participation de la RC, l’ « ennemi principal », se tient à l’écart de ce « gentlemen’s agreement  ». Va savoir s’il ne va pas permettre, objectif non dissimulé de la RC, de réviser le procès de l’ex-vice-président Glas.

De « Plan Fénix » en états d’exception, le pouvoir tente de reprendre le contrôle, tant sur la voie publique, où enlèvements et assassinats se succèdent, que dans les prisons, totalement sous la coupe des détenus les plus dangereux. Le 7 octobre 2023 (à quelques jours du second tour de la présidentielle), dans l’un des établissements du complexe pénitentiaire de Guayaquil, six Colombiens inculpés pour l’assassinat de Villavicencio ont à leur tour été liquidés. Fin des possibles révélations de première main sur les commanditaires de l’élimination de l’ex-candidat ! Début janvier 2024, on découvre presque par inadvertance qu’ Adolfo Macías, alias « Fito », leader du plus grand gang du pays, « Los Choneros » (liée au cartel mexicain dit « de Sinaloa »), s’est évadé du centre pénitentiaire El Inca, au nord de la capitale, infiniment moins contrôlé que celui « de haute sécurité » où pourrit Glas. Séquestration de policiers, enlèvements, explosion de véhicules, mais aussi singulière intrusion d’hommes masqués et armés sur le plateau d’une télévision publique de Guayaquil, TC Televisión, ressemblant fort à une mise en scène [27], permettent à Noboa de jouer l’« homme de fer » et de surfer sur les sondages d’opinion. Il déclare l’Equateur en « conflit armé interne » et qualifie vingt-deux groupes criminels organisés de « terroristes » et d’ « acteurs étatiques non belligérants » [28]. Au passage, il oublie la mafia albanaise, va savoir pourquoi.

Occupation supposée de TC Televisión par des délinquants (capture d’écran).


Désormais intégré par les forces de police et surtout l’armée, très présente dans la rue, l’axe sécuritaire donne des résultats spectaculaires, pour ne pas dire étonnants : le 26 février 2024, alors qu’est annoncée une baisse de 27 à 11 du nombre quotidien d’homicides, le cap symbolique des 10 000 détenus en un peu plus de deux mois est franchi. Ce qui amène un sérieux questionnement : soit, sous le mandat de Lasso, l’administration a été coupablement inefficace, pour ne pas dire totalement passive, soit, afin de « faire du chiffre », et dans une logique « à la Bukele » – l’hyper-répressif président salvadorien –, on a arrêté massivement n’importe qui. La suspicion n’a rien de gratuite : un mois auparavant (27 janvier), les autorités avisaient de la détention de près de 3 400 personnes, dont seulement 237 pour « terrorisme ».

En décembre 2023, une de ces vastes opérations de police a entraîné l’arrestation, pour leurs liens supposés avec les narcotrafiquants, d’une trentaine (qui deviendront ultérieurement 52) de juges, procureurs, avocats, responsables pénitentiaires et policiers, dont Wilman Terán, le président du Conseil de la magistrature – organisme précisément en charge des affaires en lien avec le trafic de drogue. «  Une structure criminelle, précise la procureure générale, dont l’objectif était d’obtenir l’impunité et la liberté des personnes poursuivies ou condamnées  » ainsi que d’introduire des objets interdits en prison. Cette opération « Métastases » est née de l’examen des quinze téléphones portables du « narco » Leandro Norero, après son assassinat en 2022 dans la prison de Cotopaxi. Des révélations que laisse filtrer le ministère public, Norero aurait incité des complices – en l’occurrence le gang de « Los Lobos » – à « faire taire Villavicencio », mais aussi à organiser des attentats contre la procureure Salazar et sa famille (tout en s’activant, on l’a vu précédemment, « pour faire libérer Glas »).

A « Metastases » s’ajoute bientôt « Purge », une autre opération de lutte contre l’ample pénétration du crime organisé dans les institutions. Les Equatoriens ne sauraient que s’en féliciter si, dans un déluge d’accusations tous azimuts où tous sont possiblement coupables, mais, pour l’heure, présumés innocents, la justice, selon les cas, ne tournait à plein, ne tordait les faits ou ne fermait ostensiblement les yeux.
Fidèle à son modus operandi, la procureure Salazar, dès ses premières « révélations » sur « Métastases », a donné des détails (qui n’en étaient pas) sur « les relations » entre Norero, ses partenaires et la Révolution citoyenne du « fugitif en Belgique » Rafael Correa. Le 27 mars 2024, Marcelo Lasso, ex-compagnon de cellule du « narco » disparu, fera à son tour le bonheur de l’appareil médiatique : « Norero avait des conversations téléphoniques avec Correa [29].  » Sur son compte X, celui-ci a défié : « On se soumet au détecteur de mensonges ? » Tout en déclarant qu’il serait « relativement facile de faire tomber cette nouvelle infamie », il a posé la question à laquelle la procureure Salazar, jusqu’à présent, n’a pas daigné répondre : « Ils ont le téléphone de Norero, qu’ils confirment s’il y existe un quelconque appel de l’usager RC ou RC5 de Threema » [30].


Sacrée procureure ! Plus aucune avancée sur le cas « Encuentro » mettant en cause les liens entre la mafia albanaise, le beau-frère de Guillermo Lasso et le rôle de ce dernier. « Il y a présomption d’innocence et, s’agissant d’informations réservées, les noms et les informations ne peuvent être divulgués », s’est-elle contentée de déclarer. Aucune avancée concrète et définitive non plus sur les auteurs intellectuels de l’assassinat de Villavicencio – ce qui permet de laisser planer l’ombre de la RC sur la scène du crime.

Cette RC avait prévenu : elle ne ferait pas obstacle à la politique du gouvernement, mais lui retirerait son appui en cas de mesures affectant les secteurs populaires, comme son projet de faire passer l’IVA (TVA) de 12 % à 15 %, en épargnant seulement les produits de première nécessité. Pour financer la politique sécuritaire, rien n’empêchait, suggéra le député Blasco Luna, d’augmenter l’impôt sur la sortie des devises ; de demander une contribution spéciale au secteur bancaire ; d’augmenter l’imposition sur les grandes fortunes ; de faire rentrer les 88 millions de dollars que le groupe Noboa (Exportadora Bananera Noboa) doit depuis des lustres à l’Etat équatorien.
Disposant d’un droit de veto, le chef de l’Etat a fait une contre-proposition que l’Assemblée n’a pas approuvée mais que, faute de majorité, elle n’a pas pu écarter non plus. Entrant en vigueur par défaut, cette contre-proposition a permis une augmentation de la TVA de 12 % à 13 %, avec la possibilité de pousser à 15 % « si les circonstances l’exigent ».

Au premier accroc dans cette « cohabitation » à l’équatorienne s’ajoute la tension croissante due à l’incessante persécution des dirigeants de la RC. Tout vole en éclat avec l’invasion de l’ambassade mexicaine et la séquestration de Glas. La RC annonce qu’elle rompt le pacte de gouvernabilité et passe dans l’opposition. Nul n’est dupe désormais. Entrant en campagne pour l’élection présidentielle du 9 février 2025 (deuxième tour éventuel le 13 avril), Noboa tombe le masque et joue sur deux tableaux : la diabolisation de la Révolution citoyenne, comme le firent Moreno et Lasso ; la posture de chef de guerre contre l’insécurité. Ingrédients qu’on retrouvera dans le référendum organisé le 21 avril dernier.

En allié inconditionnel des Etats-Unis (et d’Israël, à l’heure de Gaza) Daniel Noboa rencontre le conseiller spécial pour les Amériques Chistopher Dodd et la cheffe du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (Southcom) Laura Richardson (22 janvier 2024).


Ce jour, les Equatoriens ont dû répondre « oui » ou « non » à onze questions. Neuf, ostensiblement mises en avant, proposaient de durcir la législation contre le crime organisé et d’accroître le rôle de l’armée. Deux autres, qui n’avaient strictement rien à voir, intéressaient particulièrement non plus le « néolibéral », mais l’« ultra-libéral » Noboa.
Sur l’aspect sécuritaire, la RC, mais pas qu’elle, a d’emblée protesté : dans l’état calamiteux des finances du pays, n’était-il pas aberrant de dépenser 62 millions de dollars pour organiser cette consultation, quand la plupart des neuf questions posées pouvaient être traitées au niveau législatif ?
Les deux autres points, cachés au milieu des neuf précédents, proposaient rien moins qu’une « reconnaissance de l’arbitrage international pour résoudre les litiges en matière d’investissement et de commerce », impliquant une réforme de la Constitution, ainsi que « la formalisation du travail payé à l’heure ». Noboa avait également, dans un premier temps, introduit une question tout à fait prioritaire sur la possibilité d’autoriser l’exploitation de « casinos, salles de jeux, maisons de paris ou entreprises dédiées aux jeux de hasard » (interdits depuis l’ère Correa). Rien de tel que ce type d’établissements pour blanchir l’argent sale ! La proposition fut retirée à regret devant le tollé provoqué.

L’Equateur connaît parfaitement les impacts négatifs de l’arbitrage international. La lutte contre la compagnie pétrolière Occidental (Oxy), qui, en 2012, obtint 1,7 milliards de dollars (réduits en 2015 de 40 %) en réponse à la décision de l’Etat de résilier son contrat, n’y a pas été oubliée. Onze des vingt-neuf actions en justice intentées contre le pays par des multinationales l’ayant été devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), le gouvernement Correa s’en retira en 2009 et, mit fin à tous les traités qui incluaient la protection des investissements étrangers [31]. Une incompatibilité préalablement incluse en 2008 dans la Constitution par l’article 422. Un article que, depuis, les transnationales tentent agressivement de faire disparaître. Avec un demi-succès attribuable à Moreno et Lasso, le pays ayant de nouveau ratifié la Convention CIRDI, entrée en vigueur en septembre 2021, sans l’approbation de l’Assemblée nationale. La reconnaissance de la justice pénale internationale et de ses conditions avantageuses pour les entreprises étant cruciales pour la signature, entre autres, d’accords de libre échange avec la Corée du Sud et le Canada, Noboa entend faire sauter le dernier verrou.

De façon hautement prévisible et à un moment marqué par l’assassinat de deux maires et d’un directeur de prison dans la province de Manabi, le « oui » l’emporte sur le volet sécuritaire, avec 65 % des suffrages : alourdissement des peines pour les délits liés au crime organisé, saisie plus rapide des biens des trafiquants, fin des remises de peine, extradition vers les Etats-Unis de ressortissants équatoriens, intervention renforcée des forces armées (même en l’absence d’état d’urgence), participation de cette même armée au contrôle des armes et (fallait-il pour cela un référendum ?) possibilité pour les forces de sécurité d’utiliser les armes saisies aux délinquants. Rien, en revanche, sur un thème aussi névralgique que le blanchiment de l’argent sale...
Reste à savoir si ce rôle majeur imparti aux militaires par le « Bukele équatorien » ne se retournera pas à terme contre les libertés publiques et l’état de droit. Et même s’il sera réellement utile : les Forces armées sont préparées pour le combat en situation de guerre classique, pas pour du travail de police.


En revanche, sous l’impulsion de la RC, mais aussi des syndicats et du mouvement social qui semble se réveiller sous l’impulsion de l’aile gauche de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie), que dirige Léonidas Iza, les Equatoriens rejettent de manière retentissante (65 % des voix) la reconnaissance de l’arbitrage international et, mesure antisociale par excellence, l’autorisation du travail à l’heure.

Fort de ce demi-succès, mais aussi de cet avertissement, le pouvoir assume et accentue sa stratégie de « guerre sale ». De façon parfois ridicule : la mauvaise gestion des gouvernements Moreno et Lasso ajoutée au phénomène climatique El Niño ayant provoqué des pénuries d’électricité, Noboa avait annoncé la couleur en criant au complot : « Ils ont voulu nous perturber avec des sabotages dans le secteur électrique, ils ont voulu nous perturber avec une campagne sale (...) parce qu’ils sont nerveux, parce que le “oui” [au référendum] va l’emporter. » Le délire coûte son poste à la ministre de l’Energie et des mines Andrea Arrobo, poursuivie en justice, ainsi que vingt-et-un fonctionnaires, à la demande du chef de l’Etat, pour « paralysie de services publics ».

Le 12 avril, la Cour nationale de justice a déclaré que la détention de Glas dans l’ambassade du Mexique a été « illégale » et « arbitraire » et que donc « il serait opportun d’ordonner la libération immédiate de l’intéressé ». Parfait. Tout y est ! Toutefois, a ajouté la cour, considérant l’existence de « condamnations ayant autorité de la chose jugée », il demeurera incarcéré ! Voilà. Pas de souci.
Au même moment, dans le cadre de l’opération « Métastases » et des enquêtes sur les connexions entre réseaux mafieux et appareil de l’Etat, le nom de… Correa (forcément) est réapparu dans les déclarations de deux témoins dont on ignore l’identité, mais « protégés » par le Parquet. L’ex-président ayant par ailleurs très vivement dénoncé le viol de l’ambassade du Mexique et appelé la communauté internationale à réagir, la ministre du Travail Ivonne Núñez, « à titre personnel », a porté plainte contre lui pour « trahison de la patrie ».

Fabricio Colón Pico, alias « capitaine Pico », est l’un des principaux leaders de la bande de « Los Lobos ». Le 9 janvier 2024, il s’est évadé de la prison de Riobamba, où il était incarcéré. Depuis, sa famille avait annoncé sa mort. Le défunt, bien vivant, a été retrouvé et capturé, le 22 avril, dans une « hacienda » cacaoyère de 22 hectares de la petite ville de Puerto Quito, au nord-ouest de la capitale. L’égout à ciel ouvert des réseaux sociaux s’est immédiatement enflammé : la propriété en question appartient à la préfète élue de Pichincha, Paola Pabón (RC). En matière de « law fare », cette fidèle de Correa, élue et réélue par les citoyens, a de l’expérience : en 2019, sous Moreno, elle a passé plus de trois mois en prison pour une supposée « rébellion » ; en 2020, elle a été accusée (sans suites) du délit présumé de détournement de fonds, à la suite d’une dénonciation de… Villavicencio.

Après avoir présenté un certificat du Registre de la propriété de Puerto Quito attestant qu’elle ne possède aucune propriété dans ce canton, Pabón a déclaré : « Ce n’est rien d’autre qu’une campagne de manipulation de l’opinion publique, comme ils l’ont fait à plusieurs reprises… » Leur stratégie est de « répéter un mensonge autant de fois que nécessaire pour que les gens commencent à y croire. Ne nous laissons pas emporter par les mensonges auxquels nous sommes déjà habitués. »

Paola Pabón (rencontre avec l’auteur, août 2023).


Depuis le 6 avril, Glas survit dans une cellule de trois mètres carrés, sans fenêtres, de la prison de haute sécurité La Roca (Guyaquil). Le 8 avril, il a été transporté en urgence à l’Hôpital Naval de Guyaquil, suite à une tentative de suicide, par ingestion de médicaments. Une semaine plus tard, à nouveau dans sa geôle, il a lancé un appel au secours aux présidents López Obrador, Lula et Gustavo Petro (Colombie) : « Ici, tous les progressistes font l’objet d’une persécution brutale. Seule l’aide internationale peut faire quelque chose. »
On craint désormais pour la vie d’un homme à la santé fragile, épuisé émotionnellement.


Jorge Glas dans sa cellule.



illustration de couverture : Quito, 21 de junio de 2017 (Andes).- El Vicepresidente de la República Jorge Glas compareció ante la comisión de Fiscalización de la Asamblea Nacional para hablar acerca del caso Odebrecht. ANDES/Micaela Ayala V. / Wikimedia




[1Lire Maurice Lemoine, « Comment l’Equateur est descendu aux enfers », Le Monde diplomatique, décembre 2023.

[4On notera pour mémoire la prise d’otages durant 444 jours des personnels de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran après la révolution islamique de 1979 et, plus proche de nous, les frappes de plusieurs missiles air-sol vraisemblablement israéliens sur le consulat d’Iran à Damas qui, le 1er avril 2024, ont provoqué la mort de onze personnes.

[5Lire le chapitre « Fort Alamo » in Maurice Lemoine, Juanito la vermine, roi du Venezuela, Le Temps des Cerises, Montreuil, 2023.

[10« Panamá Papers » : enquête internationale mettant en cause en 2016 plusieurs milliers de personnalités à partir de la fuite de 11,9 millions de documents faisant état de fraude et d’évasion fiscale à très grande échelle. « Pandora Papers » : nouveau scandale d’évasion fiscale concernant en 2021 des dirigeants politiques du monde entier, des milliardaires et des célébrités. « INA Papers » : scandale de corruption qui implique Moreno et son cercle proche.

[11Contraloría General del Estado (CGE) : organe technique responsable du contrôle de l’utilisation des ressources de l’Etat, du contrôle interne des entités publiques et privées, ainsi que de la réalisation d’audits internes et externes, et en général de tous les organismes qui utilisent des ressources publiques.

[12La même peine est prononcée contre son oncle Ricardo Rivera et trois autres prévenus, Edgar Arias, Carlos Villamarín et Ramiro Carrillo.

[13« Lawfare » : contraction de « law » (loi) et « warfare » (guerre), désigne l’utilisation des appareils juridiques pour atteindre, déstabiliser et éliminer les opposants et les adversaires politiques.

[15Lire Serge Halimi, « L’honneur perdu du Guardian », Le Monde diplomatique, janvier 2019.

[16Entretien rediffusé le 10 août 2023, après la mort de Villavicencio.

[17Lire « Panne d’ordinateur à Bogotá », Les Blogs du Diplo, 23 mai 2011 – https://institutions.mondediplo.com/carnet/2011-05-23-Colombie

[20El Universo, Guayaquil, 18 mai 2022.

[22Décret exécutif n° 1004 du 26 avril 2016 – file :///Users/admin/Downloads/decreto_1004_0-1.pdf

[24Sur l’élection de Guillermo Lasso en avril 2021, lire « Le félon, le socialiste, le banquier et… » – https://www.medelu.org/Le-felon-le-socialiste-le-banquier-et
– et « L’Equateur pris au Lasso » – https://www.medelu.org/L-Equateur-pris-au-Lasso

[25« Comment l’Equateur est descendu aux enfers », op.cit

[26Rubén Cherres a été assassiné le 31 mars 2023 ; Carrera arrêté le 19 avril alors qu’il s’apprêtait à fuir le pays.

[27Sur une vidéo apparue ultérieurement, on peut voir les animateurs et techniciens de la chaîne montrer aux assaillants où se placer et comment exécuter leur « chorégraphie » : https://www.youtube.com/watch?v=LxgaT00s89M

[28Aguilas, AguilasKiller, Ak47, Caballeros Oscuros, ChoneKiller, Choneros, Corvicheros, Cuartel de las Feas, Cubanos, Fatales, Ganster, Kater Piler, Lagartos, Latin Kings, Lobos, Los p27, Los Tiburones, Mafia 18, Mafia Trebol, Patrones, R7 et Tiguerones.

[30Threema : application suisse de messagerie instantanée, chiffrée de bout en bout.

[31Des 29 actions en justice, 21 ont déjà été résolues par des tribunaux arbitraux ; 14 sentences ont été rendues en faveur des entreprises et 7 seulement en faveur de l’Etat.



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