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Un peu de SUCRE dans un monde d’amertumes

vendredi 23 octobre 2009   |   Manuel Cerezal, Maximilien Arvelaiz
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En moins d’un an, l’Alliance bolivarienne des peuples d’Amérique (ALBA-TCP), a conçu et mis en place un système régional de compensation de paiements, le SUCRE, associé a une valeur d’échange commune du même nom. Le mécanisme commencera à opérer courant 2010.

Confrontées au délabrement d’un modèle économique qui deviendra bientôt insoutenable, les autorités économiques internationales se contentent de le maintenir sous perfusion et cherchent vainement les recettes nécessaires pour relancer une croissance déprimée. On pourrait voir dans les efforts largement médiatisés des Prix Nobel Joseph Stiglitz et Amyarta Sen, visant à repenser ou plutôt à “recalculer” le développement, l’expression d’une certaine propension universitaire à diluer les urgences de l’actuelle récession. Une démarche aussi stérile que la promesse de certains, à la veille dun &eacute;ni&egrave;me sommet de G +  quelque chose, de &ldquo;refonder le capitalisme&rdquo;.</p> <p>On ne saurait s&rsquo;&eacute;tonner de l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t, pour les &eacute;lites &eacute;conomiques et  politiques du monde, du maintien du <em>statu  quo</em>. Surtout quand elles argumentent que la d&eacute;fense du libre commerce,  garant de l&rsquo;intensit&eacute; des &eacute;changes mondiaux, est n&eacute;cessaire &agrave; la pr&eacute;servation  du niveau de vie des Occidentaux. N&eacute;anmoins les masques tombent lorsque  dix-sept des vingt pays qui condamnent ensemble le protectionnisme s&rsquo;empressent  de prot&eacute;ger leurs &eacute;conomies nationales et leurs appareils industriels : le  discours &eacute;conomique du G20 est bel et bien truqu&eacute;. Aussi truqu&eacute; que le  seigneuriage des &Eacute;tats-Unis qui relancent leur &eacute;conomie en laissant chuter le  billet vert, continuant ainsi &agrave; aspirer les richesses du reste du monde.</p> <p>Au Sud, la crise n&rsquo;est pas nouvelle et ne fait qu&rsquo;exacerber trois de ses  grands probl&egrave;mes :</p> <ul>  <li>l&rsquo;asym&eacute;trie  entre, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, les centres technologiques &agrave; haute valeur ajout&eacute;e du Nord et,  de l&rsquo;autre, les pays du Sud, condamn&eacute;s &agrave; fournir les premiers en produits de  base, ce qui les prive de la possibilit&eacute; de satisfaire leurs besoins  fondamentaux&nbsp;;</li>  <li>l&rsquo;extr&ecirc;me  difficult&eacute; des Etats du Sud &agrave; d&eacute;velopper des appareils productifs solides,  contribuant &agrave; la cr&eacute;ation d&rsquo;emplois dignes et au bien-&ecirc;tre de leurs  populations. Une cons&eacute;quence, l&agrave; encore, des recettes n&eacute;olib&eacute;rales de  croissance bas&eacute;e sur les exportations&nbsp;;</li>  <li>et, finalement,  le carcan mon&eacute;taire &agrave; peine desserr&eacute; par le FMI qui, pour att&eacute;nuer les  incoh&eacute;rences d&rsquo;un monde intoxiqu&eacute; de dollars mal r&eacute;partis, a r&eacute;cemment opt&eacute;  pour une attribution g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e de droits de tirage sp&eacute;ciaux (DTS). Des DTS  qui, quand ils sont liquid&eacute;s, vous renvoient aussit&ocirc;t &agrave; des n&eacute;gociations de vos  politiques avec un FMI rajeuni par les &ldquo;bienfaits&rdquo; artificiels du G20.</li> </ul> <p>&nbsp;</p> <p>S&rsquo;inscrivant en faux contre la pr&eacute;tendue r&eacute;signation des peuples &agrave;  continuer &agrave; subir l&rsquo;insoutenable, et en guise de r&eacute;ponse modeste, mais bien  concr&egrave;te, &agrave; ces trois cancers qui rongent les &eacute;conomies du Sud, l&rsquo;ALBA [[L&rsquo;ALBA, l&rsquo;Alliance  bolivarienne des peuples d&rsquo;Am&eacute;rique, est n&eacute;e en d&eacute;cembre 2004 en r&eacute;action  symbolique &agrave; l&rsquo;ALCA, connue en francais sous le nom de ZLEA (Zone de libre  &eacute;change des Am&eacute;riques). L&rsquo;ALCA fut d&eacute;finitivement enterr&eacute;e lors du Sommet des  Am&eacute;riques tenu &agrave; Mar del Plata (Argentine) en novembre 2005 en pr&eacute;sence de  George Bush. Le pr&eacute;sident bolivien,&nbsp; Evo  Morales, a propos&eacute; d&rsquo;ajouter a l&rsquo;acronyme de l&rsquo;ALBA la mention TCP (Trait&eacute; de  commerce des peuples), en r&eacute;action directe aux trait&eacute;s de libre commerce (TLC)  qui ne sont rien d&rsquo;autre que les versions bilat&eacute;rales d&rsquo;une ALCA discr&eacute;dit&eacute;e.]] a cr&eacute;&eacute;, le 16 octobre dernier, le Syst&egrave;me unitaire de compensation r&eacute;gionale de  paiements (SUCRE)[[En r&eacute;f&eacute;rence au nom du Libertador Jos&eacute; Antonio de Sucre, et &agrave; l&rsquo;ancienne  monnaie de l&rsquo;Equateur, dont l&rsquo;&eacute;conomie a &eacute;t&eacute; dollaris&eacute;e en l&rsquo;an 2000. Lire <a href="http://www.medelu.org/spip.php?article211">http://www.medelu.org/spip.php?article211</a>.]]lors  de son septi&egrave;me Sommet de chefs d&rsquo;Etat.</p> <p>Ce m&eacute;canisme commencera par compenser les flux commerciaux encore modestes [[ Actuellement, le volume des &eacute;changes intra-r&eacute;gionaux entre membres du SUCRE  repr&eacute;sente &agrave; peine 5 % de leur commerce global.&nbsp; ]] entre la Bolivie, l&rsquo;Equateur, le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Le SUCRE  s&rsquo;&eacute;mancipera ainsi symboliquement d&rsquo;autres syst&egrave;mes internationaux de paiements  en utilisant une valeur d&rsquo;&eacute;change commune, le sucre. Comme autrefois l&rsquo;&eacute;cu en  Europe, le sucre sera compos&eacute; d&rsquo;un panier de monnaies nationales. Il ne servira  initialement qu&rsquo;&agrave; la compensation entre banques centrales des valeurs des flux  de commerce international, et non pas aux transferts de capital. Ces sucres ne  seront cependant pas si virtuels que cela, puisque chaque unit&eacute; &eacute;mise et  attribu&eacute;e &agrave; un pays aura comme contrepartie son &eacute;quivalent en monnaie  nationale, d&eacute;pos&eacute; au Conseil mon&eacute;taire r&eacute;gional, organe supr&ecirc;me du SUCRE. </p> <p>Il s&rsquo;agit l&agrave; d&rsquo;une mani&egrave;re originale de moins utiliser le dollar dans les  &eacute;changes entre pays proches et amis. Il reste que les d&eacute;buts du Syst&egrave;me seront  n&eacute;cessairement affect&eacute;s par l&rsquo;omnipr&eacute;sence de la devise qui sert de r&eacute;f&eacute;rence  pour convertir les monnaies nationales entre elles, qui constitue toujours le  moyen de paiement pr&eacute;f&eacute;r&eacute; des agents commerciaux, et qui reste l&rsquo;unit&eacute; de  r&eacute;serve s&rsquo;imposant encore aux banques centrales. Apr&egrave;s chaque semestre  d&rsquo;op&eacute;rations libell&eacute;es en sucres, Il faudra donc que les banques centrales  convertissent leurs positions en dollars afin oxyg&eacute;ner leurs balances des  paiements. Cette op&eacute;ration sera aussi et surtout un moyen de maintenir une  politique d&rsquo;&eacute;mission fixe, gage de confiance contre d&rsquo;&eacute;ventuels risques de sp&eacute;culation.</p> <p>&Agrave; mesure que le commerce intra-r&eacute;gional s&rsquo;intensifiera, le sucre gagnera en  poids et en cr&eacute;dibilit&eacute;. En espa&ccedil;ant progressivement les liquidations en  dollars dans le temps, on pourra en faire un moyen de paiement alternatif  interne &agrave; l&rsquo;ALBA, voire l&rsquo;&eacute;tendre aux services ou encore l&rsquo;utiliser avec  d&rsquo;autres blocs mon&eacute;taires en construction.</p> <p>S&rsquo;&eacute;manciper du dollar implique que les autorit&eacute;s commerciales des pays  membres du SUCRE remplissent le contrat de consolider leurs relations  commerciales&hellip; De l&agrave; d&eacute;coulent les deux objectifs de court et moyen terme&nbsp;:</p> <ul>  <li>d&rsquo;abord une  expansion &eacute;quilibr&eacute;e du commerce. Les premiers chiffres seront  symboliques&nbsp;: ils ne d&eacute;passeront pas l&rsquo;&eacute;quivalent d&rsquo;un milliard de dollars  afin de tester le syst&egrave;me sans risques. Progressivement, ces montants  s&rsquo;amplifieront. S&rsquo;il sont aujourd&rsquo;hui insignifiants, il suffira qu&rsquo;il croissent  au rythme des &eacute;changes de ces derni&egrave;res ann&eacute;es (de 17 &agrave; 26 % par an depuis  2005) pour devenir consistants. La particularit&eacute; du SUCRE sera de r&eacute;pondre en  premier lieu aux n&eacute;cessit&eacute;s fondamentales des pays membres, et &agrave; s&rsquo;int&eacute;resser  au commerce &ldquo;compl&eacute;mentaire&rdquo;, r&eacute;affirmant ainsi le r&ocirc;le de l&rsquo;Etat dans la  planification des &eacute;changes&nbsp;; </li> </ul> <p>&nbsp;</p> <ul>  <li>l&rsquo;investissement  crois&eacute; entre pays membres, centr&eacute; sur la consolidation de leurs appareils  productifs et l&rsquo;application du principe de solidarit&eacute; entre exc&eacute;dentaires et  d&eacute;ficitaires chroniques [[Une id&eacute;e d&eacute;velopp&eacute;e par John Maynard Keynes dans le plan  qui l&rsquo;opposa &agrave; celui de Harry Dexter White, chef de la delegation am&eacute;ricaine &agrave;  la conf&eacute;rence de&nbsp; Bretton Woods.]].  Il s&rsquo;agit d&rsquo;int&eacute;resser les uns au d&eacute;veloppement des autres afin de r&eacute;duire les  asym&eacute;tries commerciales et productives. </li> </ul> <p>Si le syst&egrave;me s&rsquo;amorce correctement, alors, &agrave; la fin de  l&rsquo;ann&eacute;e 2010 - et cest en tout cas ce que souhaitent les présidents des Etats membres – la transformation d’une fraction des positions déficitaires en investissements productifs pourrait commencer à concrétiser les efforts communs visant à consolider le potentiel productif des ces nations riches en ressources et en main d’œuvre. L’intermédiaire de ces opérations croisées sera le Fonds de réserve et de convergence commerciale (FRCC) qui, à l’instar de la Chambre centrale de compensation, sera géré par la Banque de l’ALBA [1].

L’orchestration de ces efforts complémentaires incombera au Conseil monétaire régional, le CMR, qui, à différence d’une Banque centrale supranationale, ne se limitera pas à un ou deux objectifs macroéconomiques ni ne se contentera d’émettre des orientations de politique économique supranationale. Le CMR définira les variables et paramètres du système de paiements, de la monnaie, et il servira de relais en matière d’information commerciale et de politique d’investissement.

Encore beaucoup de “si”, certes, et de gros efforts à accomplir au-delà de l’installation du Système en 2010. Mais, déjà, cinq signatures présidentielles donnent tout leur poids aux premiers grammes de SUCRE déposés sur le plateau d’une économie réelle et constructive. En face : l’arrogance académique et l’amer projet d’hégémonies qui ne seront pas éternelles…




[1La Banque de l’ALBA dispose d’un statut juridique depuis septembre 2009.



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