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Nicolás

lundi 11 mars 2019   |   Maurice Lemoine
Lecture .

Mémoire des luttes publie en exclusivité les « bonnes feuilles » de Venezuela. Chronique d’une déstabilisation. Publié par Le Temps des Cerises, ce nouvel ouvrage de Maurice Lemoine sort en librairie le jeudi 4 avril 2019.

« Nicolás » constitue le huitième chapitre de l’ouvrage.

Un couinement de guitare électrique en solo, puis un grondement…

 

« If there’s a bustle in your hedgerow, don’t be alarmed now
It’s just a spring clean for the May queen
Yes, there are two paths you can go by, but in the long run
There’s still time to change the road you’re on
And it makes me wonder »

« Stairway To Heaven » – « Escalier vers le paradis »… Le jeune Nicolás Maduro Moros s’est pris de passion pour le groupe Led Zeppelin. Un jeu violent, dur, déjanté, puissant. Comme ses idoles british, il envisage une carrière de rocker – à chacun son truc : Hugo Chávez, lui, rêvait de devenir joueur de baseball. Nicolás connaît leurs albums par cœur – « Houses of the Holy », « Physical Graffiti », « Present »… Avec un faible pour l’un des premiers, sorti quand il était gamin, « Stairway To Heaven », ce monument.

« S’il y a du remue-ménage dans ta haie, ne t’affole pas
C’est simplement le nettoyage de printemps pour la Reine de Mai
Oui, il y a deux voies que tu peux prendre, mais au bout du compte
Il est encore temps de changer ta route
Et ça sème le doute en moi »

L’a-t-il éprouvé ce doute, à force d’écouter en boucle ce hard rock naissant ? Il a changé de route. Découvert la salsa, dansé le reggaeton. Surtout, il est tombé dans la marmite de « potion politique ». Et pas dans le registre « je ne m’engage que du bout des doigts ».

Arrivés de Hollande via l’île caribéenne de Curaçao, ses grands-parents étaient Juifs séfarades, tant du côté des Maduro que de celui des Moros. Ils se sont convertis au catholicisme sur le continent américain. Voilà ce que Nicolás devra rappeler le 5 mai 2013 au directeur du Congrès juif latino-américain Claudio Epelman qui l’accuse d’antisémitisme pour avoir refusé d’encenser la politique criminelle du premier ministre israélienBenyamin Netanyahou.

Lui, naît à Caracas le 23 novembre 1962, est baptisé deux ans plus tard et grandit dans une famille modeste. Modeste, pas misérable : bien que vivant dans le quartier populaire de Los Chaguaramos, le père possède et conduit une Ford Fairlane, l’auto en vogue en ce temps-là. Maduro a 16 ans et étudie encore au lycée Luis Manuel Urbaneja Achelpohl lorsqu’il rejoint la Ligue socialiste (LS). Préfiguration de son futur mètre quatre-vingt-dix, on l’appelle déjà « Parajote » – « le grand » ! Et il s’agite, le grand, plus passionné par les activités réclamant la libération des nombreux prisonniers politiques de la IVe République que par l’obtention de son baccalauréat.

Comme tous les pays d’Amérique latine où les gens du FMI ne sont pas là pour faire de la diplomatie, le Venezuela sort d’une période de luttes menées depuis le début des années 1960 par des mouvements armés. Façade légale de l’Organisation des révolutionnaires (OR) – surgie de la division du Front guérillero Antonio José de Sucre, lui-même né d’une scission du Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR) –, la Ligue socialiste se définit à l’époque comme marxiste-léniniste-maoïste. Avec comme objectif de « transformer l’Etat bourgeois et d’instaurer le pouvoir de la classe travailleuse exploitée », elle a été fondée entre autres, en 1973, par Jorge Rodríguez – père du Jorge Rodríguez qui deviendra maire chaviste de Caracas, puis vice-président et ministre de l’Information, et de Delcy Rodriguez, ministre elle aussi bolivarienne des Affaires étrangères, présidente de l’Assemblée nationale constituante début août 2017, puis vice-présidente de la République à partir du 14 juin 2018. Au Venezuela comme ailleurs, les chiens ne font pas des chats.

Trois ans après son apparition, la Ligue a acquis une réelle influence dans les syndicats, les universités, les organisations paysannes, la petite bourgeoisie intellectuelle, les comités de quartier. C’est l’époque où, le 27 février 1976, est séquestré à Caracas, dans le quartier aisé de Prado del Este, par sept hommes lourdement armés d’un Groupe des Commandos révolutionnaires, le citoyen américain William Frank Nielhous. Arrivé au Venezuela en octobre 1975 en tant que vice-président de la firme Owens Illinois, Nielhous entretient des relations plus qu’étroites avec l’ambassadeur des Etats-Unis Harry Slaudeman, précédemment en poste au Chili, au moment du coup d’Etat contre Salvador Allende. Accusé d’émarger à la CIA pour laquelle il a, semblerait-il, travaillé dans la Caraïbe, Nielhous vivait lui aussi à Santiago au moment du « golpe » contre le « compañero presidente ». Sur la base d’indices concordants, on le soupçonne d’avoir participé à sa préparation.

Situation tendue. Nielhous étant américain, son enlèvement ne passe pas inaperçu. Le gouvernement de Carlos Andrés Pérez lâche ses chiens contre quiconque peut être soupçonné du kidnapping. Capturé, Jorge Rodríguez père disparaît à 34 ans, le 25 juin 1976, torturé à mort par les agents de la Direction générale des services de renseignement et de prévention (Disip), officine répressive encadrée par les cadres et « conseillers » cubains anticastristes placés là par la CIA [1].

Il va sans dire, mais encore mieux en le disant, que Maduro, alors âgé de 14 ans, n’a en rien été lié à ces événements. Mais c’est au sein de cette gauche radicale qu’il milita peu de temps après, vendant les journaux de la LS, peignant des graffiti, collant des affiches, jouant à cache-cache avec la police, conspirant, organisant les manifestations.

A trop militer et s’agiter, sans résultats scolaires extravagants, Maduro se fait renvoyer du lycée en 1977. Pour « propagande communiste », racontent certains de ceux qui l’ont connu. Après avoir fait le garde du corps du candidat de gauche à la présidence José Vicente Rangel en 1983, il s’envole pour un an à Cuba. Le Parti communiste a offert à La Ligue socialiste deux places dans l’île pour la formation en « science politique » de jeunes militants. Cette période d’études « chez Fidel » lui réussit manifestement mieux que celle du lycée. Il faut néanmoins attendre 1989 pour qu’il obtienne un travail stable en se faisant embaucher par le Métro de Caracas qui, à ce moment, inaugure plusieurs lignes de bus. Encouragé par la LS qui souhaite l’y voir continuer son travail politique et infiltrer les syndicats, il devient chauffeur de bus. Et, de fait, figure parmi les fondateurs du nouveau syndicat du métro, le Sitrameca.

En cette année 1989, le 27 février, Caracas se soulève, condamnée à la faim par le FMI et Carlos Andrés Pérez. Dans une confusion où tout n’est que bruit, la foule se livre au pillage de ce qui se trouve à portée de main. La police plie, l’armée se déploie et fait trois mille morts – de pauvres civils massacrés. Les généraux de cette époque sont formés aux Etats-Unis par la « School of Americas », la sinistre Ecole des Amériques à travers laquelle les Etats-Unis fournissent tout le continent en bourreaux.

Ce que personne ne sait alors, ou très peu, c’est qu’une loge de jeunes rebelles niche depuis déjà plusieurs années au cœur de l’institution militaire. Le 17 décembre 1982, sous le samán de Güere, l’arbre à présent racorni auprès duquel Bolivar avait coutume de méditer, le capitaine Hugo Chávez et deux de ses compagnons, Jesus Urdaneta et Felipe Acosta, ont fait un serment : « Je jure devant vous, je jure par le Dieu de mes pères, que je ne laisserai aucun repos à mon bras ni répit à mon âme jusqu’à voir rompues les chaînes qui nous oppriment. » Les morts du « Caracazo » renforcent leurs convictions.

Arrive la nuit des bérets rouges, le 4 février 1992. A la tête de ses parachutistes, assisté de ses « camarades commandants » Francisco Arias Cárdenas, Yoel Acosta Chirinos, Jesús Urdaneta et Miguel Ortíz Contreras –, le lieutenant-colonel Hugo Chávez tente de renverser CAP. Quatorze majors, cinquante-quatre capitaines, soixante-sept sous-lieutenants, soixante-cinq sous-officiers, cent un sergents et 2 056 soldats participent à l’action. Qui échoue. Pour éviter un bain de sang, le chef de l’opération se rend. Il appelle à la fin des combats devant une caméra de télévision. Les Vénézuéliens découvrent un centurion au visage taillé à la serpe. Qui s’exprime d’un ton prophétique et posé : « Compañeros, malheureusement, pour l’instant, les objectifs que nous nous étions fixés dans la capitale n’ont pas été atteints. (…) D’autres occasions viendront. »

Emprisonné, l’insoumis est condamné à trente ans de prison. Châtiment inutile. Il vient de donner l’estocade à la IVe République, plus rien ne sera comme avant.Car le peuple n’a nullement associé le « 4-F » (le 4 février) à une tentative d’instauration d’une dictature militaire dans le pays.

Le 20 mai 1993, Carlos Andréz Pérez tombe, destitué pour corruption. Au terme du gouvernement conduit par le président transitoire Ramón J. Velásquez, Rafael Caldera (Copei), élu, s’installe à la magistrature suprême le 2 février 1994. Il lui apparaît que le pays tangue sérieusement. Pour donner des gages aux mécontents, il amnistie presque immédiatement Chávez et ses compagnons militaires qui, le 26 mars, sortent de prison.

A peine a-t-il posé le pied dehors que Chávez, entouré d’une meute de journalistes, avertit le Venezuela : « Le Mouvement bolivarien révolutionnaire 200 [2] descend dans la rue et, à la chaaaaarge ! va s’emparer du pouvoir politique ! » A ceux qui, inquiets pour l’avenir, l’interrogent pour savoir si sa tentative de coup d’Etat avait pour objet d’instaurer un régime autoritaire, il répond : « Pas du tout. Nous arborions la bannière d’une Assemblée nationale constituante, afin qu’un nouveau système politique naisse légitimement. »

Non sans difficulté, en ce jour mémorable, Chávez se déplace à travers la foule de ceux qui l’acclament et tentent de l’approcher. Une grande silhouette le protège et, d’un bras amical mais ferme, lui ouvre un chemin : Nicolás Maduro. Chávez sourit à la multitude, lève le poing. Concentré derrière sa moustache et sous ses cheveux noirs comme le jais, son garde du corps improvisé ne le lâche pas d’un pas. On devine déjà en lui le « fidèle », celui sur qui, en toutes circonstances, le « comandante » pourra compter.

Maduro a connu Chávez alors que celui-ci purgeait sa peine. Par la même occasion, il a rencontré une certaine Cilia Flores, avocate engagée qui se battait pour la libération des rebelles détenus. Elle lui a tapé dans l’œil. Ils ne se sépareront plus. Nicolás va divorcer de sa première épouse, Adriana Guerra, dont il a un fils, né le 21 juin 1990, Nicolás Ernesto. Il n’épousera Cilia que bien plus tard, en juillet 2013, après qu’elle eut été députée, puis présidente de l’Assemblée nationale entre 2006 et 2011, et que lui-même soit devenu chef de l’Etat, mais, déjà, ils ne s’appellent plus entre eux, amoureusement, que « Cilita » et « Niquito ».

Sur l’autre versant de ses affinités, Maduro est un des premiers à rejoindre le Mouvement Ve République (MVR), qui remplace le MBR-200 et va porter Chávez au pouvoir. Comme il l’avait fait au sein de la Ligue socialiste, il ne milite pas qu’à moitié. A tel point qu’il se fait repérer et irrite sérieusement les chefs de la Disip, la police politique désormais aux ordres de Caldera. Comme l’une des autres figures du chavisme dans sa phase radicale – Freddy Bernal, futur maire du quartier Libertador de Caracas et cadre permanent de la révolution –, il doit se planquer, se fondre dans les quartiers pauvres, « tromper l’ennemi », pour ne refaire surface que lors des actions de rues et les manifestations.

Fin 1998, le peuple souverain élit Chávez avec 56,2 % des voix, le score le plus élevé réalisé au Venezuela depuis quarante ans. L’initiative change définitivement de camp. Membre du premier cercle, Maduro participe à la rédaction de la nouvelle Constitution et, en 1999, devient député. Sa dégaine de chef du groupe parlementaire du MVR devient familière aux alentours de la Place bolivar et de l’Assemblée nationale ainsi, le soir, que dans les couloirs du palais présidentiel de Miraflores, dont les murs blancs immaculés sont jaunis par l’éclairage de la nuit. Ceux qui l’y ont croisé, au détour des années 2000, se souviennent d’un grand type sympa, vêtu d’une veste de jean portée sur un tee-shirt, toujours accompagné d’un joyeux petit groupe de cinq ou six personnes parmi lesquelles Cilia Flores et Juan Barreto (un ancien de la Ligue socialiste, lui aussi devenu député). « On entendait son éclat de rire, on savait qu’il passait. » C’était souvent très tard, vers vingt-trois heures, soit pour un rendez-vous dans le bureau de Chávez, soit pour une toute autre réunion.

Maduro devient encore plus actif après la tentative de « golpe » d’avril 2002, dans le cadre du dialogue avec l’opposition, sous les auspices du secrétaire de l’OEA, le colombien César Gaviria. On le voit fréquemment traverser à grands pas le lobby du luxueux hôtel Gran Meliá Caracas en quête de ses interlocuteurs – son côté syndicalistes qui négocie. Assez inutilement d’ailleurs. Semblant n’avoir tiré aucune leçon de la magistrale résistance civico-militaire qui a ramené Chávez au pouvoir le 13 avril, deux jours après qu’il ait été défenestré, l’opposition fait déjà remonter la pression. Sous le vocable fallacieux de « facilitation », Gaviria roule pour George W. Bush et la grande famille qu’unissent les lois du marché.

Cette étape pleine de chausse-trappes se termine le 15 août 2004 lorsque Chávez remporte le référendum révocatoire réclamé par l’opposition sur le score sans appel de 58,25 % des voix. Observateur honnête et expérimenté, l’ancien président américain Jimmy Carter confirme la victoire du chef de l’Etat et, ne pouvant nier l’évidence, Gaviria, fort dépité, doit confirmer. Pour autant, l’opposition « démocratique » ne va pas accepter son sort sans réagir : secrétaire général d’Action démocratique (AD), son porte-parole Henry Ramos Allup dénonce des « fraudes électorales » ainsi qu’une « manipulation grossière » dont il va fournir les preuves avec un grand P (quinze ans plus tard, on les attend toujours). Il est vrai que, sur le moment, le cardinal vénézuélien José Castillo Lara, président émérite de la Commission pontificale pour l’Etat de la Cité du Vatican, a avancé une explication lumineuse : « Hier, pour le référendum, ils [le pouvoir] ont organisé une gigantesque fraude, spécialement due à un taux de participation comme on n’en avait jamais vu au Venezuela. » Certains sauront tirer la leçon de ce douloureux constat : lors de l’élection de l’Assemblée constituante, le 30 juillet 2017, ils tenteront d’empêcher les électeurs de voter. Quant à Ramos Allup, il sortira toujours ses énormités avec autant d’aplomb.

Le projet bolivarien conforté par cette victoire, Nicolás Maduro devient président de l’Assemblée nationale. Il impose son autorité tranquille aux députés du MVR, qui n’a encore rien d’un groupe agissant sur la base d’un passé commun : aux côtés d’un fort noyau de révolutionnaires et de progressistes affirmés, siègent quelques radicaux illuminés, mais aussi des chavistes de circonstance, des rebelles de fraîche date encore sensibles à la notion de profit, les derniers « miquilenistas » [3], des ralliés de la droite pas très francs du collier, et même une poignée de « militaristes », nostalgiques des vastes programmes de travaux publics du général et dictateur Marcos Pérez Jiménez (1953-1958). Maduro gère aussi, relativement en souplesse, l’opposition qui, de temps en temps, se livre à quelques coups d’éclat – avant de disparaître après avoir boycotté les législatives de 2005. De l’avis général, image même de l’homme politique raisonnable, Maduro « se débrouille plutôt bien ».

Que fait-il là ? Beaucoup se demandent la raison de la présence de l’homme à l’épaisse moustache et à la carrure de rugbyman auprès de Chávez, ce 12 mai 2006, dans le Centre culturel Arena de Vienne, où cinq mille jeunes ont dû attendre jusqu’à vingt-deux heures en chantant, en vibrant et en agitant leurs drapeaux rouges pour écouter le « comandante ». Il aurait dû arriver à dix-huit heures trente à la manifestation « Otez vos mains du Venezuela et de Cuba » organisée par la section autrichienne de cette campagne mondiale de solidarité. Des événements indépendants de sa volonté dus au déroulement du Sommet Union européenne - Amérique latine l’en ont empêché. Le voilà, poing levé. Un hurlement salue son arrivée. Quatre cent personnes à l’intérieur, le reste dehors, devant un écran géant. Un succès spectaculaire. La plus grand meeting politique tenu dans la capitale autrichienne depuis au moins trente ans. Chávez parle pendant deux heures devant la foule enthousiaste. Mais, même pour ses proches, une question demeure en suspens. Pourquoi Maduro est-il de ce déplacement ? Inutile, d’ailleurs, de lui poser la question, lui-même n’en a aucune idée.

Il découvre la réponse le 7 août. Un lundi. Chávez le convoque dans son bureau : « Nicolás, je vais te nommer ministre des Affaires étrangères. » Maduro se fige, une crainte respectueuse dans la voix : « Président, vous avez bien réfléchi à ça ? » Chávez écarte la question d’un geste de la main : « J’y ai beaucoup et très bien réfléchi. Viens, on commence tout de suite, on a du boulot. »

Ministre des Affaires étrangères ! Maduro n’a pas vu le coup venir, il paraît sidéré. Se balader au bord d’un précipice doit ressembler à ça. Mais quand le « comandante » parle, Maduro obéit. Il s’installe face à la Place Bolivar et à la cathédrale, dans la Casa Amarilla « Antonio José de Sucre », l’imposante maison coloniale jaune, jadis siège de la Capitainerie générale, puis prison royale, qui sert aujourd’hui de ministère des Relations extérieures.

Un mois passe à peine que Maduro atterrit à New York pour une réunion à l’ONU. Ses relations avec les « gringos » commencent sur un ton… disons rugueux. Des fonctionnaires de police en uniforme le privent de liberté pendant une heure et demie alors qu’il passe les contrôles de sécurité de l’Aéroport international John Fitzgerald Kennedy. Immunité diplomatique ou pas, ils lui confisquent ses pièces d’identité et son billet. Sans douceur, ils prétendent le fouiller. Maduro s’y refuse catégoriquement. Avertis, une délégation de l’ONU et l’ambassadeur du Venezuela Francisco Arias Cardenas interviennent pour mettre un terme à cette situation surréaliste. Au téléphone, le sous-secrétaire d’Etat pour les affaires interaméricaines Thomas Shannon présente ses excuses à Maduro et l’informe que des représentants du Département d’Etat vont arriver pour éclaircir la situation. Complets croisés très stricts, tirés à quatre épingles, ils apparaissent effectivement. Sous le respect de façade se cache un certain mépris. L’un d’eux se tourne vers le ministre des Affaires étrangères d’un pays souverain qui se rend au siège de l’ONU : « Ce que vous pouvez faire de mieux, c’est de lever les bras et d’écarter les jambes pour qu’on puisse vous palper. »

Maduro n’a pas cillé, pas cédé. Mais il sait désormais à quoi s’en tenir. Il s’agit d’un message du gouvernement de George W. Bush, pas d’un incident fortuit.
Depuis le siège arrière de la limousine qui glisse sur la Première Avenue, le long de l‘East River, il découvre peu après la silhouette du très haut bâtiment de trente-neuf étages qui abrite le Secrétariat des Nations unies. Il en arpente bientôt les couloirs. Dans un bureau, face à une planisphère, son regard glisse sur un tas de pays dont il n’a jamais entendu parler. Il s’attarde, les yeux grands ouverts, sur la Papouasie Nouvelle Guinée. Les idées se mélangent dans sa tête. « Chávez m’a remplacé la carte de Caracas, celle du métro, celle du quartier d’El Valle, que je connais parfaitement, par el mapa mundi… Je dois répondre à ses attentes… » Vaste défi.

Le président a appelé quelques-uns de ses fidèles : « Vous devez aider Maduro. » Ils obtempèrent. On voit souvent Arvelaiz, ex-numéro deux de l’ambassade de Washington, rentré à Caracas, traverser le « patio » que surplombe le double péristyle intérieur de la Casa Amarilla. Maduro improvise beaucoup, mais, en même temps, « percute ». A la différence d’autres individus, c’est un type réactif – « listo » comme on dit. On lui donne un argument, il l’utilise immédiatement. C’est aussi un soldat. Chávez lui dit « demain, tu insultes Bush », il insulte Bush ; « demain, tu fais l’éloge de cet enfoiré », il fait l’éloge de ce connard dégénéré ; « tu aboies », il aboie ; « tu embrasses Machin », il lui roule un patin. Prêt. Discipliné. Il ne fait rien sans consulter le chef de l’Etat. Qui, parfois, lui passe un coup de fil et s’emporte : « Je viens de suivre ta conférence de presse à la télé, tu as vu comment tu es habillé ? »

Pour se sentir à l’aise dans ses baskets, Maduro s’entoure d’amis. Certains viennent de l’Assemblée nationale, d’autres de ses années au syndicat, quelques-uns de la Ligue socialiste. De tous, c’est lui le plus brillant, le plus cool, le moins sectaire ou dogmatique. Le plus sympa. Qu’un collaborateur fasse la gueule, découragé, irrité par quelque contrariété : il lui remonte le moral en se marrant comme un bossu. Toujours de bonne humeur. Sachant mettre les gens à l’aise. Capable, à vingt-et-une heure, à la chancellerie, lorsque passe quelqu’un qu’il apprécie, de sortir une bouteille de vin pour parler de tout et de rien. Capable de se vautrer sur le canapé en se grattant les doigts de pied pour regarder une émission débile à la télé.

Maduro prend ses marques. Maduro progresse peu à peu. Il parcourt des piles de rapports. Il s’habitue à la pompe des sommets. Moins rapidement à la diplomatie. Il traite le sous-secrétaire d’Etat américain John Dimitri Negroponte de « gratte-papier au passé criminel ». Ce qui est vrai [4]. Il qualifie Capriles de « gros pédé », ce qui, particulièrement grossier, l’oblige à présenter ses excuses – non à Capriles, mais aux homos !

Au début, dans les milieux feutrés de la diplomatie, peuplés de personnages d’un certain niveau social, tout le monde a levé les bras au ciel. « Un type qui conduisait un bus, quelle idée ! ». Catastrophique, assurément. Très vite, Maduro a su se faire respecter. Il a habilement gagné la confiance des poids lourds régionaux : Lula, son ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, son conseiller diplomatique Marco Aurelio Garcia. Il s’est imposé. Le temps passant, il s’imprègne de la vision du monde défendue par Chávez. Et de son rythme, par la même occasion. Au travail vingt-cinq heures par jour, tous les jours que Dieu fait. Tôt le matin, partage des informations, évocation des objectifs, discussion avec les autres ministres.

Maduro en Chine : il appelle deux ou trois fois par jour et rend compte au chef de l’Etat. Celui-ci donne des instructions précises sur les initiatives à déployer et sur les limites qu’il leur fixe. Moscou, Buenos Aires, Brasilia, Washington : les téléphones sonnent sans arrêt. Aucune banalité d’usage. Chávez écoute Maduro avec une attention soutenue. De là, il passe à une série de questions. La conversation porte ensuite sur ce qu’il convient de faire. A son retour à Caracas, une pile de dossiers attend Maduro sur son bureau. Signer ceci. Approuver cela. Il appelle Chávez. Qui appelle Maduro. Ils discutent en permanence. Ou le ministre passe à Miraflores. Ou ils se retrouvent ailleurs, ici, là. Une information pas très claire ? Le leader interroge, et questionne, et demande, et cingle son interlocuteur si les réponses ne le satisfont pas. Un chef plein d’amour, mais exigeant. Il prépare Maduro. Maduro ne le sait pas.

Pour l’heure, il court le monde entier, se montre très actif dans la signature d’accords entre le Venezuela et la Chine, la Russie, l’Iran. En 2009, il s’investit à fond dans la dénonciation du coup d’Etat qui, en juin, au Honduras, renverse l’ami Manuel Zelaya. L’année suivante, il pousse Chávez à tendre la main au nouveau président colombien Juan Manuel Santos – ex-ministre de la Défense du gouvernement criminel d’Álvaro Uribe, à qui il succède. Affable, conciliateur, sachant négocier, Maduro assiste Chávez, le créateur, l’artiste, dans l’édification de l’Unasur et de la Celac. Se précipite à Asunción, accompagné de ses homologues de l’Unasur quand, le 22 juin 2012, la droite paraguayenne renverse Fernando Lugo. Il s’y fait accuser par les putschistes d’inciter l’armée paraguayenne à se soulever alors que, à sa grande surprise, ce sont des militaires paraguayens qui lui ont demandé l’appui de Caracas s’ils s’opposaient à ce coup d’Etat. Ce que, consulté par téléphone, Chávez a refusé, craignant un piège tendu pour dénoncer ultérieurement une ingérence du Venezuela. Précaution somme toute inutile puisque, de toute façon, sans aucun égard pour la réalité, la meute médiatique diffuse immédiatement cette version.

A la différence des autres ministres des Affaires étrangères du « comandante » – José Vicente Rangel, Ali Rodríguez, Roy Chaderton, Jésus Pérez –, Maduro est demeuré à son poste pendant six ans et trois mois. Une exception. Une durée inégalée. Le 7 octobre 2012, trois jours après le triomphe de Chávez à la présidentielle, ayant fait ses preuves, choisi pour sa loyauté, il devient vice-président. La lourdeur de sa nouvelle fonction ne lui permettant pas de cumuler deux emplois, il abandonne la « Casa Amarilla ». D’autant que le chef de l’Etat, malade, partage son temps entre le Venezuela et Cuba. Jusqu’à ce funeste 8 décembre où « Nicolás », l’ancien syndicaliste, devient le « successeur désigné »…

Ce soir-là, les mots qu’a prononcés Chávez ont sonné comme un testament. Maduro n’a pas bougé, pas bronché. Il a juste fixé l’infini.




[1Nielhous sera libéré par la police, et par le plus grand des hasards, le 29 juin 1979, trois ans, quatre mois et deux jours après son enlèvement – le plus long de l’histoire du Venezuela.

[2MBR-200 : mouvement qu’il a fondé clandestinement, en 1982, au sein de l’armée.

[3Ancien du Parti communiste vénézuélien (PCV) dans les années 1940, Luis Michilena est considéré comme l’un des mentors de Chávez, en route pour le pouvoir, après sa sortie de prison. Président de l’Assemblée constituante de juillet à décembre 1999, il fut ministre de l’intérieur jusqu’au 29 janvier 2002, avant de rompre politiquement et même de participer au coup d’Etat du 11 avril. Il est décédé le 24 novembre 2016, à l’âge de 97 ans.

[4Ambassadeur des Etats-Unis au Honduras, de 1981 à 1985, il y a organisé la guerre d’agression contre le Nicaragua sandiniste. Parmi les nombreuses fonctions qu’il a occupé ensuite, on notera : vice-conseiller à la Sécurité nationale (1987-1989) ; ambassadeur des Etats-Unis aux Nations unies (2001-2004) ; ambassadeur de George W. Bush en Irak (2004-2005) ; directeur du Renseignement national (DNI ; 2005-2007) ; secrétaire d’Etat adjoint (2007-2009).



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