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Note de lecture

L’éveil d’un continent – Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe

dimanche 15 février 2015   |   Franck Gaudichaud
Lecture .

Depuis l’élection de Hugo Chávez et les débuts de la Révolution bolivarienne en 1998, l’Amérique latine-Caraïbes est redevenue terre d’utopies pour toute une partie de la gauche occidentale (et latino-américaine), redonnant des couleurs aux joues des courants politiques antinéolibéraux et anticapitalistes, dans une période de doutes profonds sur les alternatives et de crise systémique de la globalisation capitaliste.

Avec cet ouvrage de synthèse publié par la collection « Comprendre le monde » dirigée par Pascal Boniface, Armand Colin propose un éclairage sur les principaux enjeux de l’actuelle géopolitique du sous-continent. Son auteur, Christophe Ventura, connaît bien ces horizons latino-américains pour avoir participé à de nombreuses rencontres altermondialistes ou de mouvements sociaux, notamment en tant qu’animateur de l’association Mémoires des luttes [1] et responsable de la commission internationale du Parti de gauche, mais aussi au titre de chercheur-associé à l’IRIS, Institut des relations internationales et stratégiques (Paris).

Le point de départ de l’ouvrage réside dans le constat que « l’Amérique latine constitue désormais un pôle de puissance incontournable dans le monde », grâce en particulier à ses immenses richesses naturelles et énergétiques. Autre analyse clef : la dynamique politique inédite de la région au service de la construction d’un « d’un projet géopolitique de coopération Sud/Sud qui consacre l’avènement progressif d’un monde multipolaire, dont l’Asie sera le principal moteur et où la Chine disputera la prééminence aux États-Unis » [2].

Christophe Ventura souligne, à juste titre, les importants changements géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques en cours aussi bien à une échelle locale que globale. L’Amérique latine, longtemps considérée comme l’« Extrême Occident » ainsi que le proposait dans un livre désormais classique (en 1987) le politologue et diplomate Alain Rouquié, serait ainsi en passe de conquérir une deuxième indépendance, en se libérant progressivement de son ancrage européen (issu du colonialisme), tout en rejetant la tutelle impériale des États-Unis d’Amérique. Le livre met en exergue comment en ce début de XXIe, la montée en puissance des flux commerciaux Sud-Sud, le renforcement des économies dites « émergentes » et des fameux BRICS [3], dans un contexte de remise en cause relative de l’hégémonie étatsunienne a permis le développement de relations diplomatiques, politiques, économiques et culturelles au sein d’un « Grand Sud » dans lequel certains pays latino-américains sont très actifs.

Ainsi, le chapitre consacré à la géométrie fragmentée latino-américaine décrit les différentes étapes des tentatives d’intégration régionale depuis les années 60, et rappelle à quel point les essais ont été nombreux, mais souvent leurs effets limités. Sans aucun doute, la naissance de la CELAC en 2010 (Communauté d’États latino-américains et caraïbes), de l’UNASUR en 2008 (Union des nations sud-américaines) et auparavant, en 2004 sous l’impulsion du Venezuela, de l’ALBA-TCP (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des Peuples) sont des événements fondateurs d’une dynamique qui cherche à faire enfin naître l’unité latino-américaine, faisant écho aux rêves de Simon Bolívar au XIXe siècle, tout en établissant de nouveaux liens culturels, diplomatiques et économiques entre États-nations. Ceci, fait capital, de manière autonome par rapport aux États-Unis et en réintégrant Cuba dans le concert continental (bien avant que Barack Obama ne déclare l’échec d’un blocus vieux de 50 ans). A ce propos, si le livre fait un bon résumé de ces différentes étapes, on pourra regretter qu’il ne développe pas davantage une orientation analytique critique sur obstacles et semi-échecs rencontrés par ces velléités d’intégration novatrices. Par exemple, quid du développement toujours limité de l’ALBA, longtemps vitrine politique continentale, anti-impérialiste et pétro-diplomatique, de la Révolution bolivarienne, et alors que Caracas semble regarder désormais davantage vers l’UNASUR et le marché commun du sud (MERCOSUR), marché intégré en 2012 et qui est clairement dominé par une vision libérale « made in Brésil » ?

Néanmoins, Christophe Ventura sait reconnaître d’autres tensions à l’œuvre. Ainsi, le rôle toujours plus central du Brésil sur la scène continentale, mais aussi internationale, et dont il faudrait d’ailleurs interroger, plus directement selon nous, le rôle d’impérialisme régional ou de « sous-impérialisme » à partir d’un renouvellement des catégories développées par le sociologue Rui Mauro Marini dans les années 70. Ou encore la place prise par la Chine, qui considère de plus en plus l’Amérique latine (essentiellement le MERCOSUR et le Mexique) comme une « plateforme extraterritoriale » pour les investissements asiatiques et le contrôle de ressources naturelles stratégiques pour la première puissance économique mondiale. Comme le reconnaît l’auteur, ce basculement de l’axe géopolitique vers le bloc asiatique et vers les Sud n’est absolument pas en soi garant de constructions alternatives au système-monde actuel et à ses multiples prédations-exploitations. Cette transformation fondamentale et toujours en cours a surtout « exacerbé, dans le cadre de ce système économique et interétatique globalisé, la concurrence entre anciennes puissances et nouveaux acteurs dans la lutte pour l’hégémonie politique ». De ce point de vue, les pays du Sud contribuent « à l’organisation d’une nouvelle distribution du pouvoir et de l’influence à l’échelle mondiale entre des pôles d’États – ou des États – distincts qui jouent désormais leur propre partition ».

La réflexion sur les réorientations stratégiques de Washington, dans ce contexte, sont également bienvenues et permettent plusieurs mises au point. Plutôt que de proclamer la fin de la doctrine Monroe (comme avait pu le faire le secrétaire d’État John Kerry), les États-Unis cherchent à regagner du terrain dans ce qui était jusque-là leur arrière-cour traditionnelle, face à la montée en puissance de gouvernements progressistes qui lui sont plus ou moins hostiles, mais aussi au terrain conquis par le géant asiatique. Les États-Unis maintiennent de fait une très grande présence militaire et économique dans le Sud (Alliance du Pacifique, Plan Colombie) et un contrôle serré de la Caraïbe (hormis Cuba), Amérique centrale et du Mexique (avec l’ALENA [4] notamment). Au cœur des projections latino-américaines de l’administration Obama se trouve la question énergétique : il s’agit de transformer le continent américain, d’ici 20/30 ans, en rien de moins que le principal pôle énergétique mondial sous l’hégémonie des États-Unis, nation devennant elle-même autosuffisante… en 2030, grâce aux techniques de fracking [5] et exploitation pétrolière et gazière sur son territoire. L’objectif annoncé par la Maison blanche est majeur car il prétend modifier littéralement le centre de gravité planétaire vers l’hémisphère américain, au détriment du Moyen-Orient. Bien entendu, dans cette perspective, les relations tumultueuses avec le Venezuela bolivarien restent sources de tensions, mais aussi de collaboration, puisque Caracas exporte massivement vers les États-Unis son brut, tout en possédant la principale réserve de pétrole extra-lourd au monde.

Enfin, tout en présentant – dans les grandes lignes – la place de l’Amérique latine-Caraïbes au sein du capitalisme mondialisé [6], ses ressources, sa place dépendante dans la division internationale du travail et le poids croissant du modèle de développement extractiviste, Christophe Ventura s’aventure aussi sur le chemin de la politique et des mouvements sociaux. Son souci est d’insister sur le fait que les tendances géopolitiques actuelles ne peuvent en aucun cas être envisagées séparément de la capacité des mouvements populaires et indigènes de plusieurs pays à remettre en cause la domination néolibérale, depuis 15 ans. Le nouveau cycle politique marqué par la multiplication de gouvernements progressistes ou « postnéoliberaux » est une des clefs de « l’éveil du continent » présenté ici. Dans ce domaine, l’auteur choisit de parler d’une « matrice progressiste » qui serait commune à l’ensemble de ces gouvernements : du Brésil de Dilma au Nicaragua de Ortega et de la Bolivie de Evo Morales au Venezuela de Maduro, de Mujica en passant par Cristina Kirchner, etc… tous auraient des « objectifs convergents en matière de politique intérieure et étrangère », au-delà de leurs différences liées à des facteurs multiples (historiques, géographiques, démographiques, politiques, etc). Ce raccourci unificateur nous semble problématique car il risque de ne pas comprendre justement les rapports – différenciés et contradictoires – aux classes dominantes, aux mouvements populaires, aux multinationales comme aux puissances du Nord que ces divers régimes entretiennent. A moins de penser que le processus bolivarien (nationalisme populaire radicalisé) ne soit qu’un succédané caribéen du social-libéralismesui generis en vogue au Brésil depuis 2003 (avec les gouvernements du Parti des Travailleurs), et que la gestion clientéliste et caudilliste du gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega soit en partie un reflet de la dynamique de changement démocratique conduite par le Mouvement au socialisme (MAS) bolivien ?

S’il reconnaît des incertitudes et des « zones d’ombres » en ce qui concerne ces « progressismes », notamment leur « fragilité » face au capital financier international et au modèle extractiviste, le bilan global qui est tiré ici de ces exécutifs semble néanmoins optimiste pour l’animateur de Mémoires des luttes. Il ajoute que les évolutions à venir au plan continental dépendront en grande partie de l’évolution du rapport de force entre gouvernements « post-néolibéraux » et exécutifs néolibéraux pro-étasuniens. Présenter le panorama régional selon un tel clivage tend à gommer largement les tensions internes à chaque pays et le fait que la plupart de ces gouvernements developpementistes semble montrer un certain essoufflement, malgré leurs importants succès électoraux, du point de vue de la construction d’alternatives consolidées au capitalisme néolibéral. Cette situation alimente d’ailleurs plusieurs conflits notables avec une partie des mouvements sociaux (en Équateur ou au Brésil par exemple), un regain d’activité de mobilisations collectives cherchant à reconquérir leur autonomie et la réorganisation de forces politiques d’opposition des droites oligarchiques, mais aussi à la gauche de ces gouvernements. De ce point de vue, les travaux d’économistes comme Claudio Katz, Theotonio Dos Santos ou Pierre Salama (ce dernier est cité par Christophe Ventura) montrent à quel point le modèle d’accumulation qui règne dans la région reste dépendant des prix des matières premières du marché mondial, quels que soient les gouvernements en place, ceci malgré les avancées concrètes et historiques obtenues en ce qui concernes les dépenses sociales, l’alphabétisation ou la baisse de la pauvreté (en moyenne, la part des dépenses sociales est passés de 14.8% à 19,2% du PIB entre 1998 et 2011, alors que pour la première fois – et pour la même période – plus de 60 millions d’individus seraient « sortis » de la pauvreté selon la CEPAL).

D’autre part, il serait nécessaire de réfléchir plus en profondeur sur les dynamiques à l’œuvre au Venezuela, pays qui a été l’une des forces avancées du projet d’intégration bolivarienne et dont le processus apparaît aujourd’hui non seulement violemment attaqué de toute part, mais aussi miné de l’intérieur par ses propres « démons ». Sans de tels retours critiques, le risque est d’appréhender de manière trop homogénéisante un continent qui reste malgré tout extrêmement différencié. Dans un autre registre, si l’on envisage la division Nord – Sud du continent (peu traitée dans le livre), l’Amérique apparaît comme littéralement scindée en deux, malgré l’existence de la CELAC, avec un bloc Nord (Amérique centrale, Mexique, grande partie de la Caraïbe) directement intégré aux liens économiques et politiques des États-Unis et une Amérique du Sud qui fait sonner avec force son autonomie et sa puissance autour du Brésil. Comment construire dans de telles conditions l’Unité chère à Bolivar et José Marti, alors que les formes d’accumulation par dépossession organisées par les multinationales sont toujours immenses sur les ressources, les territoires et les communautés ? Ces questions font aussi l’objet de nombreuses discussions stratégiques au sein des gauches latino-américaines et de vifs débats parmi les chercheurs américanistes.

En tout état de cause, avec cet ouvrage, Christophe Ventura offre au public français une introduction stimulante et accessible sur la géopolitique de l’Amérique latine, qui devrait faire de cette publication une des lectures obligatoires de nombreux étudiant-e-s (ainsi que de militant-e-s) s’intéressant aux évolutions récentes de la « Patria Grande ».

 

Source : http://dissidences.hypotheses.org/5397

 

Christophe Ventura, L’éveil d’un continent – Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe, Editions Armand Colin, Paris, juin 2014, 160 pages, 22 euros.

Voir la présentation du livre : http://www.medelu.org/L-eveil-d-un-continent




[1Mémoire des luttes : www.medelu.org.

[3Acronyme anglais de : Brazil, Russia, India, China, South Africa.

[4ALENA : Accord de libre-échange nord-américain (en anglais, NAFTA), entré en vigueur le 1er janvier 1994, et qui crée une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique.

[5Selon Wikipedia : « La fracturation hydraulique est la dislocation ciblée de formations géologiques peu perméablespar le moyen de l’injection sous très haute pression d’un fluide destiné à fissurer et micro-fissurer la roche », http://fr.wikipedia.org/wiki/Fracturation_hydraulique.

[6En fait, malgré le titre, c’est essentiellement l’Amérique du Sud qui est traitée dans cet ouvrage.